Prostitution à Ouaga : mais qui sont les clients ?

Considérée à tort ou à raison comme étant le plus vieux métier du monde, la prostitution, par définition, est « l’acte par lequel une personne consent à des rapports sexuels contre de l’argent », selon Le Petit Larousse. Mais au Burkina comme ailleurs, l’idée de prostitution renvoie systématiquement et presqu’exclusivement à la femme. Quid donc des hommes, clients des prostituées ? Qui sont-ils ? Qu’est-ce qui les motive à fréquenter les prostituées ? Quel regard la société porte-t-elle sur ces  »mecs », mariés ou non, qui couchent avec les prostituées ? Nous avons ouvert le débat…

 

Ouagadougou, 14 août 2021. Nous sommes samedi et il est 23 heures et demie sur l’avenue Kwamé N’krumah, l’un des « coins chauds » de la capitale burkinabè. De part et d’autre de « la plus belle avenue de Ouagadougou », sont postées des filles de joie, à pied ou juchées sur leurs motos. De temps en temps, elles sont accostées par des hommes, à moto ou en voiture. La discussion, généralement, ne dure que quelques furtives minutes, car il n’est pas question pour le client de se faire surprendre par une connaissance, en pleine négociation, sur ce marché par très noble. Au bout de quelques dizaines de secondes donc, soit le marché est conclu et le couple de circonstance évolue vers une lugubre destination commune ; soit il n’y a pas eu d’accord sur le prix, et le client démarre en trompe, sans même prendre la peine de dire au revoir à la racoleuse, généralement en tenue extravagante.

C’est dans cette ambiance de négociations en sourdine que nous avons aperçu Éric ( nom d’emprunt) , un jeune homme de 35 ans, qui venait d’achever une courte discussion non concluante avec une fille de joie d’à peine la vingtaine. Nous l’avons approché pour connaitre les raisons qui l’amènent à demander les services des prostituées. Après moult hésitations, Eric, jeune commerçant,  accepte de nous répondre et avance, d’un trait, tout un tas de raisons : « Avec ma femme, je ne peux m’adonner à certaines folies. (…). Elle refuse certaines positions. Aussi, elle ne sait pas faire la « pipe », elle estime que c’est de la saleté (…). En fait, elle est trop religieuse quoi ! », se justifie-t-il.

Et plus loin dans les échanges, le jeune marié se lâche, et avance de nouvelles raisons pour justifier sa présence nocturne sur l’avenue N’Kwamé N’Krumah : il confie être en froid avec sa jeune épouse depuis plus de deux semaines. « Ça fait 15 jours aujourd’hui que nous ne nous parlons même plus alors que nous vivons sous le même toit et partageons le même lit. Dans une telle situation, que voulez-vous que je fasse !? », nous interroge-t-il d’un air indigné.

Mis en confiance, Eric ajoute que les raisons de son différend avec sa femme sont à rechercher dans une banale affaire d’un sms d’amour qu’il aurait reçu de la part d’une inconnue qui se serait trompée de numéro de destinataire. Et de poursuivre que son épouse qui n’avait pas cru à cela en a fait tout un scandale auprès des deux familles et auprès de son témoin de mariage. « Et ce n’est qu’après son scandale qu’elle a pris soin d’appeler le numéro par lequel le fameux sms était arrivé sur mon téléphone avant de se rendre compte qu’il s’agissait effectivement d’une dame qui s’était trompée de numéro. Cette dernière s’est même excusée auprès de ma femme et a même tenu à la rencontrer pour la rassurer », explique le jeune-homme qui, visiblement, n’avait pas encore « digéré » sa colère. Il était d’autant plus furieux que sa femme, selon ses dires, aurait refusé de retourner avouer son tort auprès des deux familles et des témoins.

Ça fait donc plus de deux semaines que monsieur et madame se donnent dos au lit et Eric dit être à la recherche d’une bien jeune prostituée pour se « décharger sap-sap » et retourner à la maison.

« Il est presque minuit et ce n’est pas habituel qu’à cette heure je me retrouve dans la rue. Mais comme avec madame il n’y pas de dialogue, elle n’osera pas me poser la moindre question, même si je ne rentre pas ce soir », ajoute Eric, juste avant d’appuyer sur le démarreur de sa moto toute neuve.

Peu après minuit, nous approchons une de ces filles de joie, toujours sur l’avenue Kwamé N’Krumah. Parmi elles, il y avait une qui avait apparemment le contact facile. Sur sa moto de couleur rouge, elle bavardait beaucoup et à distance avec les autres filles isolement postées le long de l’avenue. De temps en temps, elle fredonnait la chanson d’un musicien ivoirien avec comme refrain : « Je ne bois plus wooh !… je suis saoulé (…) ».

Elle se présente sous le prénom Bintou (un pseudo sans doute). Notre question à elle posée est très simple : « Quel types d’hommes sont vos clients ? ». Sa réponse ne tarde pas : « Des hommes mariés, des célibataires aussi, des jeunes, des moins jeunes, des vieux mêmes ; il y en a qui sont riches, en voiture, il y en a d’autres moins riches, à moto, à pied même, il y a du tout quoi, tu vois ? ». Et sans même attendre une deuxième question, elle nous précise que leurs meilleurs clients sont les étrangers, logés dans les hôtels qui jouxtent l’avenue.

« Eux, nous invitent directement et discrètement dans leurs chambres d’hôtels et paient généralement le premier prix que nous leur proposons », ajoute-t-elle.  Bintou va jusqu’à avancer que presque tous les hommes, mariés ou non, ont déjà demandé les services d’une prostituée. « A Ouaga ici, on se connait ! Mais Comme ce sont des choses qui se passent seulement la nuit, dans le noir, chacun peut, dans la journée, mal parler des prostituées. Mêmes les policiers qui nous pourchassent souvent ici dans leurs voitures-là ; après ils vont enlever leurs tenues, se mettre en civil et revenir payer nos services ici vers 2 heures du matin», déclare-t-elle à haute voix et sous les regards approbateurs des autres filles autour d’elles et dont certaines se sont mises à rire.

« Bintou, i té sabari ??? », déclare une d’entre elles, postée à quelques 25 mètres plus loin, pour dire « Bintou, il faut faire pardon ! ».

Puisqu’on les appelle « professionnelles du sexe » ! 

A Ouagadougou, les avis sont partagés en ce qui concerne les motivations à fréquenter les prostituées. Alpha, enseignant de philosophie dans un lycée départemental lui, ne cache pas son goût poussé pour les prostituées. « Ce n’est pas pour rien qu’on les appelle les professionnelles du sexe », avance-t-il dans un débat entre copains. Pour lui, les prostituées, par expérience, savent comment faire pour donner le maximum de plaisir à leurs clients, afin qu’’ils se fidélisent à elles. « Pour elle, le sexe, c’est un business, exactement comme le BTP par exemple est un business pour les entrepreneurs », explique-t-il. Et il ne s’arrête pas là : « Je connais même des hommes qui recommandent telle ou telle prostituée à leurs amis », poursuit-il, avant d’être arrêté dans son argumentaire par Marcel qui lui demande pourquoi ces derniers ne marieraient pas la prostituée en question, s’ils y trouvent leur compte, plutôt que de la recommander à d’autres amis ?

Pour sa part, Harouna pense que les prostituées jouent un rôle important dans l’équilibre des foyers, ce qui justifie, d’après lui, les fréquentations des hommes.  En ce sens qu’elles permettent aux hommes mariées, en conflit avec leurs épouses, de satisfaire tranquillement leur libido sans risquer de perdre leur foyer. Et il avance le concept du « All in one », pour dire qu’on y trouve du tout à la fois. « Avec elles, pas de numéros de téléphones, donc pas d’appels ou de sms suspects ; pas de dépenses dans les poulets flambés ou poisson à la braise, pas d’argent de poche, pas d’argent de carburant, pas d’argent pour crédits de communications,  etc. En un mot, il n’y a pas de service après-vente. On conclut le marché, on l’exécute, et c’est terminé ! », argumente-t-il pour justifier la préférence des prostituées par rapport aux soi-disant « deuxièmes bureaux » qui, selon lui, sont capables de briser le foyer à la moindre fâcherie.

La prostitution masculine est-elle pratiquée à Ouagadougou ?

Suivant la définition proposée par Le Larousse, les hommes, clients des prostituées (femmes) ne peuvent pas être considérés comme des prostitués. Car il y a l’idée d’argent perçu en échange de l’acte sexuel qui marque la différence. Ainsi donc, pourrait être considéré comme prostitué, tout homme qui vend ses services sexuels à une femme (ou à un autre homme pour le cas des gays) pour de l’argent. Y a-t-il des prostitués hommes à Ouagadougou ? A cette question, plusieurs sources répondent par l’affirmative. Mais l’on précise que c’est une pratique beaucoup plus clandestine, car rarement, on ne verra les hommes prostitués dans les  rues à la recherche d’éventuelles clientes. La prostitution masculine, selon nos sources, se pratique à Ouagadougou suivant des réseaux discrets. Et ce sont des proxénètes qui mettent en contact les hommes prostitués avec d’éventuelles clientes qui, généralement, sont des dames d’un certain âge, mariées, divorcées ou veuves, riches et discrètes. Et, à ce qu’on dit, le prix à payer est plus de dix fois plus cher que ce le coût d’une prostituée ordinaire et va quelque fois au-delà de 100 000 francs CFA la passe.

Bassératou KINDO

Cinq questions à Ousseni Bancé, psychologue 

Qu’est-ce qui poussent les hommes mariés à fréquenter les filles de joie ?

Plusieurs raisons sont à l’origine de la fréquentation des prostitués par les hommes mariés. Déjà, la prostitution est un phénomène social, elle est aussi vielle que le besoin de sexe. Pour ce qui est de notre époque, les hommes mariés partent chez les prostitués pour évidemment du sexe, mais aussi la réalisation des fantasmes. La modernité a changé le visage et les habitudes des prostitués. Il y a peu, ce sont des hommes qui avaient un appétit sexuel débordant, qui avaient des difficultés à avoir une sexualité « normale » avec leur femme qui abordaient les prostitués. Aujourd’hui, les prostitués sont plus que de simple défouloir. Elles ont pris une plus grande dimension. Elles proposent des situations sexuelles considérées comme perverses dans les couples. Les positions, les astuces, la sodomie, l’utilisation des objets sexuels, les bizarreries sexuels, ça passe mieux chez les prostitués. Mieux, les hommes mariés à des femmes qu’ils ne jugent pas trop belles peuvent se taper les plus belles femmes du monde en payant. Et ça, c’est le moteur de la prostitution. En gros, les hommes mariés fréquentent les prostitués pour des expériences sexuelles plus pimentées, pour la réalisation des fantasmes, pour la beauté des prostitués.

Qu’est-ce qui poussent les hommes non mariés à fréquenter les filles de joies ?

Pour ce qui est des célibataires, les raisons sont nombreuses. Il y a ceux qui tombent dans la tentation des filles de joie suite à plusieurs déceptions amoureuses. Il y a des hommes qui ne sont plus prêts à mettre leur cœur en jeu. Ils préfèrent vivre sans relation amoureuse et assouvir leur pulsion avec des prostituées.

Une des raisons, c’est aussi la cherté des relations. Pour beaucoup de jeunes, le prix des relations sont intenables. Entre l’argent de poche, l’achat de téléphone, des habits, scolarité et gestion des problèmes financiers des filles, des hommes non mariés préfèrent les prostituées. Là au moins, il est clair que chaque argent déboursé sera rattrapé en plaisir. Dans ce lot, il faut noter ceux, aussi qui sont soient trop pauvres soient trop timide pour se faire une relation. Notamment les hommes qui ont quitté les villages pour les villes, ceux qui vivent des petits boulots, ceux qui croulent sous le poids de la vie. Pour eux, un des moyens d’avoir du sexe c’est de payer. Enfin, il y a aussi les chercheurs de sensations fortes, les hommes qui ont des libidos débordantes, ceux qui veulent gouter à toutes les sauces.

La plupart des jeunes en âge de puberté ont-ils fait leur première expérience avec les filles de joies ?

Faute de statistique disponible à notre niveau, il est difficile d’être catégorique. Mais à la lueur des discussions entre adolescents et des moyens à leur disposition, il est clair que les ados ont d’autres possibilité d’avoir du sexe dans les grandes villes. Nous sommes à une époque ou le sexe est partout. Pour beaucoup de jeunes, ça commence avec leur téléphone. Les sites web pornographiques sont ouverts.

En ville, beaucoup de jeunes rentrent dans le monde du sexe par là. Ils regardent le porno pour se masturber, pour leur curiosité, pour être en mesure d’en parler avec des amis et pour se préparer au dépucelage. Après le téléphone, il y a la réalité, des possibilités qu’offrent leur monde. Les partouzes, le sexe entre collégiens, lycéens. La sexualité est de plus en plus précoce. Pour finir, les jeunes hommes qui payeront du sexe avec des prostituées classiques aujourd’hui sont ceux qui n’ont pas pu s’ingérer dans les groupes de sexes.

               Ousseni Bancé, psychologue

La prostitution contribue-t-elle à l’équilibre du foyer ?

En aucun cas la prostitution ne peut contribuer à l’équilibre du foyer. C’est le symbole d’un mal être, d’un manque, d’une faiblesse, voire un esprit suicidaire. A chaque fois qu’un homme baisse la culotte devant une prostituée, une femme autre que sa dulcinée, il met cette dernière en danger. Il faut se dire que coucher avec une prostituée, c’est prendre le risque de choper une maladie, c’est mettre sa femme en danger. En plus, c’est grotesque de croire qu’un problème de couple peut se résoudre grâce à une escapade sexuelle.

Qu’est-ce qui peut être fait pour dissuader les hommes à fréquenter les filles de joies ?

Plus que la dissuasion, il faut de l’éducation à la sexualité. Les hommes, dès le bas âge doivent bénéficier d’un accompagnement à la gestion des pulsions. Aller chez la prostituée, c’est plus qu’un simple banal problème de pulsion. C’est tromper sa femme, c’est faillir à des interdits religieux, c’est prendre le risque de choper une sale maladie. Aller chez un prostitué, c’est trahir le serment du mariage. Devant Dieu et devant des hommes, on jure de protéger sa femme. Alors qu’un homme qui fréquente des prostitués met sa femme en danger. Si on arrive à intégrer dans la tête des hommes que la santé des femmes est au bout de leur pénis, beaucoup de chose changeront.

Bassératou KINDO

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