Femmes et hommes face à la liberté d’expression en ligne au Burkina : Qui s’autocensure le plus?

Aminata, 28 ans, journaliste à Ouagadougou, ne commente plus rien sur les réseaux sociaux. Pourtant, il fut un temps où elle s’exprimait librement. Jusqu’au jour où, indignée par un article relatant la condamnation d’un homme pour viol sur sa petite amie, elle réagit sans peser ses mots. Son compte Facebook de plus de 8000 abonnés fut restreint peu après et ce durant plus d’un an. Depuis, le silence. « Peu importe le post, je ne commente plus », souligne-t-elle en souriant. Aminata n’est pas un cas isolé.

Au Burkina Faso, les réseaux sociaux occupent une place de plus en plus importante dans les échanges publics. Selon le rapport Digital 2026, du 8 novembre 2025: Burkina Faso de DataReportal, le pays comptait environ 3,9 millions d’utilisateurs des réseaux sociaux à la fin de 2025. Parmi les utilisateurs adultes, 31,2 % étaient des femmes contre 68,8 % d’hommes. Cela montre que

les femmes restent moins visibles sur les plateformes numériques, ce qui peut influencer leur participation aux débats en ligne et limiter leur expression publique.

Les premiers résultats de notre enquête, menée en juillet 2026 auprès de 22 internautes, montrent que la peur des réactions influence fortement la prise de parole en ligne.

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Liberté d’expression en ligne, les femmes s’autocensurent davantage que les hommes. La peur, le harcèlement, les critiques négatives, les injures, les raisons socio culturelles…Ce sont autant de motifs qui justifient l’autocensure des femmes en ligne. Pour les hommes, c’est d’ordre politique et face aux risques de représailles.

Bérenice dirige une entreprise prospère dans une grande ville du Burkina Faso. Pourtant, en ligne, elle n’existe pas. La communication autour de son activité est entièrement confiée à un membre de sa famille. « Personne ne sait que c’est moi qui suis derrière cette structure. Je ne partage rien, j’observe », confie-t-elle. Par peur des critiques et du « mauvais œil », elle a renoncé, à plusieurs reprises, à publier sur ses réseaux et a finalement préféré ne pas apparaître, même de façon anonyme, dans ce reportage.

Florence ne s’expose jamais en entier sur ses photos, toujours un selfie cadré sur le visage. Sa photo de profil Facebook ? L’image d’un chat. Sur WhatsApp seulement, elle a fait l’effort d’y mettre son visage. « J’ai honte de mon corps, je trouve mes bras, mon ventre gros », confie-t-elle avec un sourire timide, évoquant sa peur des critiques en ligne sur sa corpulence. Mais les choses commencent à changer. Florence suit désormais une jeune femme à la corpulence similaire, qui partage du contenu pour les femmes de son gabarit. « C’est rassurant de la suivre. Elle est confiante et ne se soucie de rien », apprécie-t-elle, espérant elle aussi oser publier un jour.

Les raisons de cette autocensure apparaissent également dans les réponses provisoires au questionnaire du Google Forms lancé .

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Les risques professionnels (54.5%), la peur des critiques (49.9 %) et la volonté d’éviter les polémiques (40.9 %) figurent parmi les principales raisons évoquées. Ces résultats provisoires rejoignent les témoignages recueillis au cours de ce reportage et les observations de l’expert.

Les témoignages recueillis dans le cadre de ce reportage font écho à une réalité observée au-delà des frontières du Burkina Faso. Selon une étude menée par l’UNESCO et le Centre international pour les journalistes (ICFJ), publiée le 10 décembre 2020, intitulée The Chilling: Global Trends in Online Violence Against Women Journalists,  30 % des femmes journalistes interrogées déclarent s’autocensurer sur les réseaux sociaux après avoir subi du harcèlement en ligne, tandis que 20 % ont cessé toute interaction en ligne en raison des menaces. Ces chiffres montrent concrètement que les violences numériques ne sont pas sans conséquence. Elles poussent de nombreuses femmes à se taire, à limiter leurs prises de parole, voire à disparaître des espaces en ligne. Autrement dit, le harcèlement en ligne agit directement sur la liberté d’expression.

Pourquoi les femmes s’autocensurent?

Pour Rachid Assad Zongo, professionnel des médias numériques, les différences d’expression entre femmes et hommes sur les réseaux sociaux sont bien réelles. Selon lui, les hommes interviennent plus facilement sur des sujets comme la politique, la gouvernance ou l’économie, tandis que les femmes privilégient souvent des thématiques liées à l’entrepreneuriat, au social ou à la culture. Cette différence ne traduit pas un manque d’intérêt des femmes pour les questions publiques. Elle s’explique davantage par une stratégie de protection face à un environnement numérique parfois hostile. « Les femmes s’autocensurent davantage. Leur parole est souvent soumise à un jugement plus sévère que celle des hommes », explique-t-il.

L’expert observe également que certaines femmes retirent leurs publications quelques heures après les avoir mises en ligne. Cette décision serait généralement motivée par la peur du cyberharcèlement, la crainte que des captures d’écran soient utilisées contre elles ou encore les pressions exercées par leur entourage.

Les sujets liés au leadership féminin, aux droits des femmes ou encore aux choix de vie personnels sont parmi ceux qui suscitent le plus de réactions négatives. « Lorsqu’une femme critique la gouvernance ou affiche des ambitions politiques, les attaques quittent souvent le terrain des idées pour viser sa vie privée, son apparence ou sa situation matrimoniale », souligne-t-il.

Selon lui, plusieurs facteurs alimentent cette autocensure au Burkina Faso. Il cite notamment le poids du regard social et familial, les risques professionnels ainsi que la faible visibilité des recours juridiques existants contre le harcèlement en ligne.

Les conseils de l’expert

Face aux risques de harcèlement et aux pressions qui peuvent conduire à l’autocensure, Rachid Assad Zongo recommande aux internautes, en particulier aux femmes, d’adopter de bonnes pratiques de sécurité numérique.

Selon lui, il est essentiel de renforcer la protection de ses comptes en activant la double authentification et en veillant à distinguer sa vie privée de sa présence publique en ligne. Les utilisateurs ne devraient pas hésiter à recourir aux outils de blocage, de restriction des commentaires ou de signalement lorsqu’ils sont confrontés à des comportements abusifs.

L’expert invite également les internautes à choisir leurs espaces d’expression en fonction de leurs objectifs. Pour les sujets sensibles, certaines plateformes professionnelles ou groupes thématiques fermés peuvent offrir un cadre d’échange plus serein que les réseaux sociaux grand public. Rachid Assad Zongo insiste aussi sur l’importance de connaître ses droits et les structures vers lesquelles se tourner en cas de cyberharcèlement, notamment les services spécialisés de lutte contre la cybercriminalité et les organisations de défense des droits humains. Enfin, il encourage les femmes à s’appuyer sur des réseaux de solidarité et des communautés en ligne capables d’offrir soutien, conseils et accompagnement lorsqu’elles sont confrontées à des attaques ou à des campagnes de dénigrement.

À travers les témoignages, les données et les résultats de l’enquête, ce reportage met en lumière une réalité silencieuse mais bien présente : l’autocensure en ligne touche aussi bien les hommes que les femmes, mais pas de la même manière ni pour les mêmes raisons. Si les hommes s’expriment davantage sur les sujets politiques et publics, les femmes, elles, semblent plus exposées aux critiques, au harcèlement et au jugement social, ce qui limite leur prise de parole sur les réseaux sociaux. Au-delà des chiffres, cette étude montre que la liberté d’expression en ligne reste fragile et inégalement vécue. Entre prudence, peur et stratégies de protection, beaucoup d’internautes finissent par ajuster, ou parfois réduire, leur voix dans l’espace numérique.

Annick HIEN/MoussoNews

Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).


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