InstantDiasporaBurkinabè : Nerwaya Sarifatou Rabo veut transformer son expérience acquise au Canada en atout pour le Burkina Faso

Juriste de formation, Nerwaya Sarifatou Rabo poursuit une maîtrise en droit international et politique internationale appliqués à l’Université de Sherbrooke, au Canada. Entre études, engagement associatif et réflexion sur le rôle des femmes dans les processus de paix, elle construit un parcours tourné vers l’humanitaire, le développement et les relations internationales. Pour elle, partir du Burkina Faso ne signifie pas rompre avec ses racines, mais acquérir des compétences pour mieux contribuer à son pays.
Pour commencer, pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et revenir brièvement sur votre parcours, de votre formation au Burkina Faso jusqu’à votre parcours actuel à l’étranger ?
Je suis Nerwaya Sarifatou Rabo, juriste de formation. Je suis titulaire d’une licence en droit privé obtenue à l’Université Aube Nouvelle, au Burkina Faso. Après cette première formation, je me suis orientée vers un autre domaine qui m’intéresse particulièrement : le multilatéralisme. J’ai ainsi poursuivi un master 1 en relations internationales à l’Université Yeditepe, en Türkiye. Aujourd’hui, je poursuis une maîtrise en droit international et politique internationale appliqués (DIPIA), cheminement études politiques, à l’Université de Sherbrooke, au Canada.
Vous êtes aujourd’hui étudiante en maîtrise en droit international et politiques internationales appliqués, cheminement études politiques. Pourquoi avoir choisi cette formation et ce domaine d’études ?
J’ai choisi cette formation parce qu’elle se trouve à la croisée de plusieurs domaines qui m’intéressent et qui correspondent à mon parcours. Ma formation initiale en droit m’a permis d’acquérir une bonne compréhension des normes et des mécanismes juridiques. Je souhaitais ensuite élargir cette perspective afin de mieux comprendre les relations entre les États, les organisations internationales et les différents acteurs qui interviennent dans la gestion des enjeux internationaux. La maîtrise en DIPIA me permet justement de développer cette capacité d’analyse et de mieux comprendre comment les décisions prises aux niveaux national et international peuvent avoir des conséquences concrètes sur les sociétés.
Qu’est-ce qui vous a particulièrement attirée vers les questions de droit international et de politique internationale ? Y a-t-il un sujet ou une expérience qui a influencé ce choix ?
Ce qui m’attire particulièrement dans les questions internationales, c’est leur impact sur la vie des populations. Les conflits, les déplacements de populations, les enjeux de sécurité ou encore la coopération entre les États ne sont pas uniquement des questions diplomatiques. Ils touchent directement des communautés entières. Mon parcours associatif a également joué un rôle important dans cette orientation. À travers mes différentes expériences, dont le projet Faso Dèmè en 2023, que j’ai eu l’honneur de coordonner au sein de l’Association des étudiants burkinabè en Türkiye (AEBT), j’ai été confrontée à certaines réalités liées aux personnes vulnérables et aux conséquences des crises au Burkina Faso. Ces expériences m’ont donné envie de mieux comprendre les mécanismes politiques et internationaux qui entourent ces problématiques et, surtout, de réfléchir à la manière dont je pourrais contribuer, à mon niveau, à y apporter des réponses.
Vous vivez aujourd’hui à l’étranger, au Canada, en tant qu’étudiante. Comment avez-vous vécu votre adaptation à ce nouvel environnement, aussi bien sur le plan académique que personnel ?
L’adaptation n’a pas toujours été simple. Arriver dans un nouveau pays signifie découvrir un nouvel environnement, un système académique différent et apprendre à construire de nouveaux repères. Sur le plan universitaire, j’ai dû développer davantage mon autonomie, ma capacité de recherche et mon esprit critique. Sur le plan personnel, la vie à l’étranger m’a appris à être plus résiliente. C’est aussi une expérience très enrichissante, parce qu’elle permet de rencontrer des personnes venant d’horizons différents, de découvrir d’autres cultures et d’autres façons de penser.
Vous avez également une activité professionnelle en parallèle de vos études. Comment arrivez-vous à concilier travail, études et vos différents engagements ?
C’est un véritable exercice d’équilibre. Il faut apprendre à bien organiser son temps, à établir des priorités et à accepter que l’on ne puisse pas toujours tout faire en même temps. Mes études restent primordiales, mais mon emploi à temps partiel occupe également une place dans mon quotidien. J’essaie donc d’avoir une organisation rigoureuse et de consacrer du temps à chacune de mes responsabilités. Cette conciliation m’a surtout appris la discipline, la gestion du temps et la capacité à rester engagée même lorsque le rythme devient exigeant. 6. Vous êtes à l’initiative de l’Association AlaKadi, qui œuvre en faveur des personnes vulnérables, notamment les femmes et les enfants.
Comment est née cette initiative et qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager dans ce domaine ?
AlaKadi est née d’une volonté simple : contribuer, à mon niveau, à soutenir des personnes qui se trouvent dans des situations de vulnérabilité. Le nom AlaKadi est un hommage à mes racines familiales, puisqu’il associe les prénoms de mes parents, Alassane et Kadidia. L’idée de créer l’Association AlaKadi s’est renforcée à partir de mes expériences associatives et de mon observation de certaines réalités sociales au Burkina Faso. Ces réalités m’ont profondément marquée. J’ai alors souhaité créer une structure capable de porter cet engagement dans la durée. C’est ainsi que l’Association AlaKadi a été créée en février 2024, avec une attention particulière portée aux femmes et aux enfants issus de milieux défavorisés.
Quelles sont concrètement les actions menées par l’Association AlaKadi et quels publics cherchez-vous prioritairement à accompagner ?
L’Association AlaKadi intervient principalement dans les domaines de la protection, de la scolarisation des enfants et de l’autonomisation des femmes. Notre première activité a eu lieu en février 2024 à l’Hôtel Maternel de Ouagadougou. À l’occasion de ma fête d’anniversaire, j’ai souhaité partager un moment avec les enfants accueillis au sein de cette structure et leur apporter quelques biens essentiels. La deuxième activité s’est déroulée à l’Orphelinat africain Tilé, à Banfora, où nous avons apporté des vivres et différents produits destinés aux enfants, etc. Au-delà de ces actions ponctuelles, nous souhaitons développer des initiatives qui répondent aux besoins réels des bénéficiaires, selon les moyens dont nous disposons.
Votre parcours vous a également conduite à vous intéresser au rôle des femmes dans les processus de paix, un sujet que vous avez eu l’occasion de présenter lors d’un colloque. Pourquoi cette question vous tient-elle particulièrement à cœur ?
Lors du colloque du DIPIA intitulé « Pouvoirs, environnement et vulnérabilités dans l’ordre international contemporain », j’ai eu l’occasion de présenter une communication intitulée « Le rôle négligé des femmes dans les processus de paix ». Cette question me tient à cœur parce que les femmes sont souvent directement touchées par les conflits, alors qu’elles restent encore insuffisamment représentées dans les espaces où sont prises les décisions relatives à la paix et à la sécurité. Dans ma présentation, je me suis intéressée en particulier à la résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies et à l’agenda « Femmes, Paix et Sécurité ». Pour moi, parler de paix sans prendre en compte la participation des femmes revient à laisser de côté une partie importante des acteurs concernés par les conflits, mais aussi par leur prévention et leur résolution.
Quel rôle les femmes peuvent-elles jouer, selon vous, dans la prévention des conflits, la construction de la paix et le relèvement des communautés ?
Les femmes peuvent jouer un rôle important dans la prévention des conflits, la médiation, le dialogue communautaire et la reconstruction du tissu social. Elles disposent souvent d’une connaissance fine des réalités vécues au sein de leurs communautés. Cette proximité peut constituer un véritable atout pour identifier les tensions, comprendre les besoins et contribuer à la recherche de solutions adaptées. Il est donc important de ne pas considérer les femmes uniquement comme des victimes ou des bénéficiaires de programmes. Elles doivent également être reconnues comme des actrices à part entière et comme des décideuses dans les processus de paix.
En tant que jeune Burkinabè évoluant dans un environnement académique et international, quels défis avez-vous rencontrés et qu’est-ce que cette expérience vous a appris ?
L’un des principaux défis a été de trouver ma place dans un nouvel environnement et de devoir constamment m’adapter. Être une jeune Burkinabè à l’étranger signifie aussi parfois porter, consciemment ou non, une image de son pays à travers son comportement, son travail et ses engagements. Cela demande de rester fidèle à ses valeurs tout en étant capable de s’ouvrir à d’autres réalités. Cette expérience m’a appris à avoir davantage confiance en moi, à être persévérante et à ne pas avoir peur d’aller vers les autres. Elle m’a surtout permis de comprendre que venir de Ouagadougou ne constitue pas une limite à nos ambitions internationales.
Quel regard portez-vous sur la place et la participation des jeunes femmes africaines, notamment burkinabè, dans les domaines du droit, de la politique internationale et de la construction de la paix ?
Je pense que les jeunes femmes africaines ont beaucoup à apporter dans ces domaines. Elles disposent de compétences, d’expériences et d’une connaissance directe des réalités de leurs sociétés. Dans mon propre parcours académique, j’ai eu l’occasion de co dirigé un travail publié sur le blogue Un seul monde de l’Institut d’études internationales de Montréal, consacré à l’adaptation de la protection du personnel humanitaire. Cette publication s’inscrivait dans le cadre d’un mandat de recherche universitaire réalisé avec Protect Humanitarians et l’Observatoire canadien sur les crises et l’action humanitaire (OCCAH). Il existe encore des obstacles, notamment en matière d’accès aux espaces de décision et de représentation. Mais on voit aussi émerger une génération de jeunes femmes qui se forment, entreprennent et s’engagent dans différents secteurs professionnels. Il faut continuer à créer des espaces où elles peuvent prendre la parole, acquérir de l’expérience et participer réellement aux décisions qui concernent leurs sociétés.
Votre engagement associatif et votre formation pourraient-ils, à terme, être davantage mis au service du Burkina Faso ?
Si oui, sous quelles formes ? Oui, absolument. Je souhaite pouvoir mettre mes compétences au service du Burkina Faso, particulièrement dans les domaines de la coopération internationale, de l’action humanitaire et du développement. Cela peut passer par des projets associatifs, la recherche, des collaborations avec des institutions nationales, mais aussi par la création de partenariats permettant de mobiliser des ressources et des compétences au profit de projets au Burkina Faso. Je crois beaucoup à la création de passerelles entre les compétences acquises à l’étranger et les besoins de notre pays.
Au-delà de vos études et de vos engagements, quelle place le Burkina Faso occupe-t-il aujourd’hui dans votre vie, votre identité et vos projets ?
Le Burkina Faso, c’est ma patrie. Il occupe une place centrale dans mon identité. C’est le pays dans lequel j’ai grandi, où j’ai reçu ma première formation et où j’ai construit une grande partie de mes valeurs. Même en vivant au Canada, je reste profondément attachée à ce qui se passe au Burkina Faso. Les réalités sociales, économiques et sécuritaires du pays continuent de m’interpeller et de nourrir ma réflexion. Je considère mon expérience à l’étranger non pas comme une rupture avec le Burkina Faso, mais comme une occasion d’acquérir de nouvelles compétences, de développer des réseaux et de créer des liens qui pourront, d’une manière ou d’une autre, être utiles à mon pays.
Quel message aimeriez-vous adresser aux jeunes Burkinabè de la diaspora qui souhaitent poursuivre leurs études à l’étranger tout en gardant un lien avec leur pays ?
Je leur dirais de ne jamais considérer le départ comme une rupture avec leur pays. Étudier à l’étranger est une formidable opportunité d’apprendre, de grandir et de découvrir d’autres réalités, mais il est important de garder un lien avec ses origines. On peut contribuer de différentes manières, en partageant ses connaissances, en soutenant des initiatives locales ou tout simplement en restant attentif à ce qui se passe au Burkina Faso.Où que l’on soit, on reste un ambassadeur de son pays.
Quels sont vos projets et ambitions pour les prochaines années, sur le plan académique, professionnel et associatif ? Envisagez-vous notamment de mettre une partie de votre expertise au service du Burkina Faso ?
Sur le plan académique, je souhaite continuer à me former, approfondir mes connaissances et explorer d’autres domaines qui pourront compléter ma formation actuelle. Du point de vue professionnel, j’aimerais évoluer dans les domaines de l’humanitaire, du développement ou des relations internationales. Je souhaite aussi continuer à faire grandir l’Association AlaKadi, qui me tient particulièrement à cœur. Où que mon parcours me mène, j’aimerais que ce que j’aurai appris puisse servir, d’une manière ou d’une autre, au Burkina Faso.
Enfin, si vous deviez résumer votre expérience de jeune Burkinabè de la diaspora en une phrase, laquelle choisiriez-vous ?
« Partir du Burkina Faso m’a permis de découvrir le monde, mais cela m’a surtout appris à apprécier davantage mes racines et à vouloir contribuer, à ma manière, au développement de mon pays, un pays résilient. »
Interview réalisée en ligne par Diane SAWADOGO/ MoussoNews
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