De Kossouka à Chicoutimi : Itinéraire de Pr Salmata Ouédraogo, une passionnée d’économie

Professeure titulaire au département des sciences économiques et administratives de l’université du Québec à Chicoutimi, la Burkinabè Salmata Ouédraogo a été distinguée par le Réseau université du Québec, qui regroupe dix établissements universitaires pour son « apport exceptionnel » au fonctionnement et au rayonnement de l’institution. Une distinction qui couronne un parcours exemplaire.

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Salmata Ouédraogo est la professeure titulaire au Département des sciences économiques et administratives (DSEA) de l’université du Québec à Chicoutimi, une université québécoise francophone située au cœur de la ville de Saguenay, dans l’arrondissement de Chicoutimi, au Canada. En septembre dernier, avec neuf autres personnes, elle a été distinguée par le Réseau université du Québec, qui regroupe dix établissements universitaires (UQAM, UQAC, l’INRS, l’ENAP, l’ÉTS, TÉLUQ, etc.) pour son « apport exceptionnel » au fonctionnement et au rayonnement de l’institution.

Les heureux lauréats sont nommés au Cercle d’excellence de l’université du Québec.
« Quand j’ai appris la nouvelle, j’ai été touchée et j’ai eu des larmes aux yeux. Jusqu’à présent, quand j’en parle, je suis heureuse. Tout le monde en parle, même au Burkina il y a eu un accueil très enthousiaste. J’ai ressenti la fierté d’être Burkinabè, femme et professeur. Je me suis dit : enfin une reconnaissance de mes pairs, de mon institution », explique Pr Ouédraogo.

« C’est une reconnaissance par rapport à ma contribution, par rapport aux valeurs que je partage dans mon milieu professionnel. Des valeurs de solidarité, de justice humaine, de respect de l’autre. Ce sont ces valeurs que je mets en avant. C’est aussi pour mes résultats pour la recherche, pour l’enseignement. C’est une appréciation positive aussi à mon endroit, femme issue d’un autre pays et qui s’est professionnellement et socialement intégrée dans son pays d’accueil », ajoute-t-elle.

Cette consécration, la native de Kossouka, un département et une commune rurale de la province du Yatenga, situé dans la région du Nord du Burkina Faso la doit à son parcours personnel et scolaire exceptionnel.

« Je suis née à Kossouka, dans le Yatenga, dans une grande famille polygame », explique-t-elle, précisant que son père avait douze femmes, des dizaines d’enfants. « Dès l’âge de deux ou trois ans, je me suis installée à Ouagadougou avec la première fille de ma mère qui venait de se marier et m’a amenée avec elle. J’ai donc vécu tout le temps avec elle avant de m’envoler pour le Canada. Ma sœur a malheureusement été veuve très jeune. J’ai grandi avec ses enfants et elle. C’était une femme extraordinaire dans une famille extraordinaire. Dans cette famille, les études avaient une importance capitale. C’était les études avant tout. Dans cette famille, les valeurs comme le respect de l’autre, la solidarité, le partage, l’ardeur au travail étaient mises en avant », se remémore Pr Ouédraogo.

Bourse d’excellence

Elle effectue son parcours primaire à l’école Cathédrale filles, puis le secondaire au lycée Zinda et au lycée Bogodogo. Le baccalauréat décroché, elle s’inscrit à la Faculté de sciences de gestion (FASEG) de l’université de Ouagadougou puis une bourse pour faire un DEA dans le cadre du Programme de troisième cycle interuniversitaire (PTCI).

Son DEA empoché, elle diffuse en tant qu’enseignante vacataire et pendant deux ans vacataire à la FASEG, à l’ISIG (actuelle Aube nouvelle), à L’Ecole supérieure de commerce et d’informatique de gestion (ESCO / IGES)… Mais cette assoiffée du savoir ne perd pas de vue ses objectifs qui étaient de soutenir une thèse de doctorat.

« Je tenais à poursuivre des études. Je voulais d’abord devenir journaliste. Mes parents ne pouvant pas m’offrir des études en Europe, j’ai commencé à chercher des bourses. Après trois tentatives, j’ai eu trois bourses : une pour la Belgique, une pour les Etats-Unis et une autre pour le Québec », se remémore-t-elle. Elle opte pour la destination Québec et grâce à cette bourse d’excellence, elle entame des études doctorales. C’est un 17 août qu’elle débarque à Montréal, via Paris, par un vol Air France, seule compagnie à l’époque qui reliait le Burkina au Canada.

Dans l’avion qui l’amène vers le Grand nord blanc, le surnom du Canada, ses sentiments sont mitigés. Comme elle le confesse, elle éprouvait à la fois un sentiment de gratitude pour cette bourse qui lui permet de poursuivre son rêve, et la tristesse de quitter ses proches pour un monde inconnu car, ajoute Salmata Ouédraogo, « Même si j’avais 25 ans, je me retrouvais seule comme une grande fille qui devait tout décider par elle-même et conduire sa vie à des milliers de kilomètres de sa terre natale. Au Burkina, même à cinquante ans on a toujours besoin des conseils des amis, parents… ».

Petites galères du début

Alors que l’avion amorce son atterrissage, elle contemple le paysage depuis le ciel, frappée par les buildings, la verdure, la couleur du sol… « Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est la température. Quand je partais de Ouagadougou, on me disait qu’il faisait très très froid au Québec. Je m’étais donc habillée chaudement. Or nous sommes arrivés en été. Il ne faisait pas du tout froid. Cela m’a convaincue que je pouvais vivre ici ». Il lui faudra cependant quelques temps pour se mettre au diapason de la société canadienne et de son système universitaire. « Comme j’avais une bourse, j’ai très bien été accompagnée. Mais j’ai dû moi-même chercher un appartement ». Elle se souvient de certaines petites galères du début qui la font toujours rire.

« C’était mon premier jour de cours. A l’université de Ouagadougou, nous prenions nos cours dans un amphithéâtre, nous étions nombreux. A Montréal, l’université était un vrai labyrinthe. Il fallait que je trouve ma salle. Après avoir écumé le campus je suis arrivée en retard dans ma salle pour mon premier cours qui était un cours de macroéconomie. En ouvrant la porte, des dizaines de paires d’yeux se sont posés sur moi. Cela m’a un peu déstabilisée. Ce qui m’a frappé, il n’y avait aucun noir (rires). Je m’installe et constate que je n’avais pris ni cahier, ni stylo. Le professeur me regarde un moment et demande à ce qu’on me donne le nécessaire pour prendre des notes. C’est là que je me rends compte qu’ils avaient déjà commencé le cours dès le premier jour. A Ouagadougou, le premier jour était consacré à la prise de contact entre professeurs et étudiants ». Depuis ce jour, elle attache un point d’honneur à être ponctuelle. « Je dis toujours à mes étudiants de ne pas venir en retard. Surtout les Africains qui ont la réputation d’être toujours en retard. Il faut que la ponctualité soit de mise ».

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Comme elle le témoigne, elle connaît des débuts quelque peu difficiles parce qu’il fallait s’adapter au rythme intense des cours, aux méthodes d’enseignement. « La pédagogie nord-américaine c’est être proche des professeurs qui sont ouverts. Il fallait s’adapter au tutoiement alors que chez moi, on vouvoie. Ici les enseignants refusent le vouvoiement. Mais tout se passe très bien maintenant », dit-elle.

L’intégration commence par trouver du travail

Sur le plan social en revanche, l’intégration se passe très bien. Pr Ouédraogo confie n’avoir pas eu des difficultés pour s’adapter parce qu’elle a été épaulée par des étudiants burkinabè et africains. Le seul grand obstacle à vaincre était le climat : « Il fallait s’adapter au froid et à la solitude. Il fait plus froid dans la région où je suis qu’à Montréal. Il fallait aussi s’adapter à la solitude parce que chacun est seul dans son coin à s’occuper de ses affaires. On essaie de s’organiser pour avoir une vie sociale, mais les choses ne sont pas aussi évidentes ».

Pour autant, elle se trouve bien intégrée car pour elle, l’intégration commence par trouver du travail. « Je parles en tant qu’immigrante. Quand on est au Canada, trouver du travail aide pour une intégration sociale. Certaines personnes qui voient les Africains n’imaginent pas que nous avons fait des études chez nous, que nous avons des compétences, des diplômes. J’ai un cercle d’amis dans les mêmes conditions que moi ou qui ont un parcours similaire au mien. L’intégration professionnelle se passe bien et ça aide beaucoup ».

Ce qui ne l’empêche pas d’éprouver parfois un spleen et elle le confesse : il lui arrive d’éprouver de la nostalgie pour son Burkina natal, surtout en hiver. « Mes proches et mes amis me manquent, la sauce toega (feuilles de baobab, Ndlr) me manque, le brouhaha me manque. Avant la pandémie, je retournais chaque deux ans pour voir ma famille, même si mon père et ma mère sont décédés. J’y allais avec mes enfants pour les voir parce que c’est important. Avec la pandémie, mon dernier séjour date de décembre 2019. Cette nostalgie, je pense qu’elle va me suivre toute ma vie ».

« Je suis bien intégrée, sauf sur le plan culinaire, dit-elle en riant. A la maison je prépare tout le temps burkinabè et africains. Les enfants aiment le tô accompagné de sauce gombo. Quand nous rentrons au Burkina, c’est ce plat que la famille prépare pour nous accueillir. On trouve du gombo ici, mais j’estime que ce n’est pas tout à fait le même goût et que ce n’est pas assez gluant comme ce qu’on en consomme au Burkina. J’ai toujours du toega sec (feuilles de baobab) et du soumbala que je ramène du Burkina en stock. J’aime aussi le dèguê de sorgho rouge » confie cette mère de deux enfants de 12 et 16 ans.

Et si elle a choisi d’étudier l’économie, c’est pour avoir un impact social concret sur la société burkinabè, son agriculture, son éducation, sa santé. « Ma grande famille a été une inspiration, un grand laboratoire qui m’a poussé à aller vers les études d’économie ». Grâce à son domaine et à ses activités, elle garde un étroit lien avec le continent africain, en menant des projets au Burkina, au Sénégal et en Côte d’Ivoire.

« Ce sont des liens forts qui se traduisent par différents projets que je mène sur le continent soit seule ou avec d’autres collègues. Par exemple, nous avons travaillé sur les interventions psycho sanitaires auprès des femmes violentées. C’est un projet dont j’ai été la porteuse principale. Avec des collègues en travail social et coopération internationale, nous avons obtenu une subvention pour travailler sur les normes sociales et l’entrepreneuriat féminin au Burkina et au Sénégal, des formations sur l’entrepreneuriat au Burkina, au Sénégal, en Côte d’Ivoire. Je collabore aussi avec certains promotionnaires du DEA PTCI. Nous sommes sur des dossiers de violences faites aux femmes et sur l’entrepreneuriat féminin ».

Pour le Burkina, elle est en train de préparer une demande de subvention pour travailler auprès des femmes déplacées internes sur l’hygiène menstruelle. « Dès janvier, la fondation de l’université va m’accompagner pour lancer un socio financement pour collecter des fonds afin de pouvoir distribuer des kits d’hygiène menstruelle aux femmes déplacées internes. Mais le défi est que les organismes subvention et même le gouvernement du Canada déconseillent les voyages vers le Burkina. Donc pour le moment, nous sommes limités pour avoir les subventions. Parfois le Burkina est automatiquement exclu des appels à projets parce qu’on dit que c’est une zone d’insécurité », regrette-t-elle.

Sa carrière, elle le voit toujours dans le secteur de l’enseignement. « J’ai occupé beaucoup de postes de gestion au niveau de l’université. Depuis le mois de juin 2022, j’ai décidé de consacrer beaucoup plus de temps à l’enseignement et à mes projets de recherche. Et plus de temps à l’établissement de partenariats de recherche au Burkina et en Afrique. Apporter mon expertise à mon pays d’origine et aux autres pays africains pour contribuer à leur développement. Il y a des expertises au Burkina, nous pouvons et nous devons être complémentaires », conclut-elle.

Désiré Sawadogo
Lefaso.net

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