#InstantDiasporaBurkinabè : Enseignant, directeur d’école, diplomate, Mamadou est cadre BSIC à Tripoli depuis 15 ans

Parti d’un parcours coranique à Bobo-Dioulasso, Mamadou Zouon a su, par la discipline et la persévérance, bâtir un parcours international entre enseignement, diplomatie et finance. Enseignant, diplomate et cadre bancaire, Mamadou Zouon vit à Tripoli depuis 2010, soit plus de 15 ans d’expérience au cœur de la diaspora burkinabè.
Pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs et nous dire depuis combien d’années vous vivez à Tripoli, en Libye ?
Parler de soi est un exercice délicat. Je suis Mamadou Zouon, originaire de Bobo-Dioulasso, où j’ai débuté mon parcours dans l’enseignement coranique avant de poursuivre à la Medersa Salam, puis dans le système classique jusqu’à l’université de Ouagadougou et l’ENEP de Loumbila.
J’ai commencé ma carrière comme enseignant et directeur d’école, avant d’intégrer le ministère de l’Éducation. Une bourse m’a ensuite permis de me former à Boston, où j’ai obtenu un Teaching Certificate en anglais. De retour en Afrique, j’ai enseigné au Sénégal, puis exercé des fonctions diplomatiques à Tripoli, avant de rejoindre la Banque Sahélo-Saharienne pour l’Investissement et le Commerce.
Je suis arrivé en Libye en 2010 dans le cadre d’une mission diplomatique, où j’ai vécu de près la crise qui a marqué le pays, une expérience déterminante dans mon parcours.
Qu’est-ce qui vous a conduit à vous installer en Libye et comment s’est passée votre arrivée dans ce pays ?
Je suis arrivé en Libye le 30 janvier 2010, soit un an avant la crise politique majeure qui allait secouer le pays. À cette époque, j’étais au Sénégal pour mener des recherches sur les confréries musulmanes lorsque les autorités ont décidé de m’envoyer en Libye afin de renforcer la mission diplomatique, dans la perspective de l’organisation d’un sommet majeur réunissant l’Union Africaine, l’Union Européenne et la Ligue Arabe.
Mon profil de polyglotte a été considéré comme un atout stratégique pour appuyer cette mission. C’est ainsi que je me suis retrouvé à Tripoli, où j’ai été témoin direct, et parfois acteur, des événements tragiques qui ont marqué le pays. Ces moments intenses et palpitants ont profondément marqué mon expérience et ma vision de la diplomatie dans un contexte de crise.

Vous êtes aujourd’hui cadre à la Banque Sahélo-Saharienne pour l’Investissement et le Commerce (BSIC). En quoi consiste concrètement votre travail ?
J’ai toujours travaillé au sein du Bureau Exécutif, rattaché directement au cabinet du Président-Directeur Général. Notre mission principale consiste à préparer l’ensemble des dossiers destinés aux réunions du conseil d’administration, qui se tiennent chaque trimestre.
Ces périodes sont particulièrement intenses, car elles exigent une mobilisation permanente : avant chaque réunion, nous devons préparer les états financiers, compiler les décisions prises par le Président-Directeur Général et veiller à ce que tous les documents nécessaires soient disponibles et rigoureusement organisés. Ce travail demande à la fois précision, réactivité et anticipation pour garantir le bon déroulement des conseils d’administration.
Votre parcours est atypique, entre formation arabe, autodidaxie en français, enseignement, diplomatie et banque. Pouvez-vous nous le résumer en quelques étapes clés ?
Rien ne me prédestinait à mon parcours actuel. Issu d’une famille où l’école française n’était pas une priorité, j’ai d’abord suivi un enseignement coranique, influencé par des modèles ayant étudié dans les pays arabes.
Deux événements ont été déterminants. D’abord, au contact de mes amis scolarisés en français, j’ai pris conscience de mon retard, ce qui a éveillé en moi le désir d’apprendre. Ensuite, mon incapacité à comprendre et expliquer un événement politique majeur, le coup d’État du 25 novembre 1980 au Burkina Faso mené par Saye Zerbo, a renforcé cette volonté.
J’ai alors appris de manière autodidacte, en lisant des enseignes, de vieux journaux et en fréquentant des librairies. Plus tard, une difficulté à comprendre l’anglais lors d’un sommet de l’Union africaine a été un autre déclic, me poussant à approfondir cette langue au Ghana puis aux États-Unis.
Enfin, la radio a joué un rôle essentiel dans mon apprentissage, notamment à travers les discours de Thomas Sankara, que je mémorisais facilement grâce à mon expérience de l’école coranique.

Quels ont été les principaux défis d’intégration que vous avez rencontrés en Libye, tant sur le plan professionnel que social ?
Je suis arrivé en Libye dans un contexte déjà instable, à la veille de la crise ayant conduit au renversement de Mouammar Kadhafi, ce qui a rendu mon adaptation particulièrement difficile.
L’un des principaux défis a été la langue : bien que maîtrisant l’arabe littéraire, j’ai dû faire face au dialecte libyen, très différent, ce qui compliquait la communication et m’obligeait parfois à recourir à un traducteur.
Sur le plan professionnel, j’ai assumé d’importantes responsabilités au service consulaire de l’Ambassade du Burkina Faso, notamment l’assistance aux compatriotes en difficulté et l’organisation de leur rapatriement avec l’appui de Organisation internationale pour les migrations.
Malgré les défis liés à l’instabilité, à la langue et aux différences culturelles, j’ai progressivement réussi à m’adapter grâce à l’expérience et au contact avec les populations locales.

Avec les différents pays dans lesquels vous avez vécu (Burkina Faso, Sénégal, États-Unis, Koweït, Libye), quelles différences culturelles vous ont le plus marqué ?
Mes expériences au Burkina Faso, au Sénégal, aux États-Unis, au Koweït et en Libye m’ont permis de comprendre que les cultures influencent profondément les comportements et les relations.
En Afrique de l’Ouest, j’ai retenu la solidarité et la force des liens sociaux ; aux États-Unis, le sens de l’efficacité et du mérite ; au Koweït, le mélange entre tradition et modernité ; et en Libye, une réalité sociale complexe marquée par l’histoire et les dynamiques locales.
Au final, j’ai appris que la clé reste la capacité d’adaptation, l’ouverture et la compréhension des codes culturels pour mieux s’intégrer et être efficace.
En quoi votre maîtrise de plusieurs langues (arabe, français, anglais) a-t-elle facilité votre insertion et votre évolution à l’international ?
La maîtrise de l’arabe, du français et de l’anglais a été un atout clé dans mon parcours international. Elle m’a permis de m’adapter rapidement à des environnements culturels et professionnels variés, de communiquer directement avec interlocuteurs locaux et internationaux, et de gagner en crédibilité et efficacité, notamment dans mes missions diplomatiques et consulaires en Libye.
L’anglais m’a ouvert l’accès aux échanges multilatéraux et à une documentation internationale, tandis que les langues en général m’ont aidé à mieux comprendre les cultures et à m’intégrer profondément. En somme, elles constituent un levier essentiel d’intégration, de performance et d’ouverture à l’international.
Malgré la distance, quels liens gardez-vous avec votre pays d’origine, le Burkina Faso ?
Malgré la distance, je conserve des liens très forts avec mon pays d’origine, le Burkina Faso. J’y suis profondément attaché, tant sur le plan familial que culturel. D’ailleurs, je m’y rends chaque année, autant que possible, pour passer les vacances avec ma famille et rester en contact direct avec mes racines.
Cependant, vivre à l’étranger depuis 2004 n’est pas sans conséquences sur les relations sociales. L’éloignement et les réalités différentes finissent parfois par fragiliser certains liens. Comme on le dit souvent, les centres d’intérêt évoluent et influencent le cercle des relations. Malgré mes efforts constants pour maintenir le contact, j’ai malheureusement perdu certains amis au fil du temps.
Cela dit, cette distance m’a également permis de redéfinir mes relations, en consolidant les liens les plus solides, notamment avec la famille et quelques amitiés durables. Elle a renforcé en moi le sens de l’attachement à mon pays et la volonté de rester connecté à son évolution.En somme, même loin, je reste profondément ancré au Burkina Faso, que ce soit à travers mes visites régulières, mes relations familiales ou l’intérêt constant que je porte à la vie du pays.

Vous êtes également vice-président de Dafina Lonko International. Quel rôle joue cette organisation dans le maintien des liens entre les membres de votre communauté à travers le monde ?
Dafina Lonko International vise à renforcer les liens entre les membres de la diaspora dafing à travers le monde, en cultivant la fraternité et le sentiment d’appartenance.
L’organisation œuvre aussi à la promotion des valeurs culturelles et sociales du peuple dafing à travers des activités et des actions de transmission auprès des jeunes.
Enfin, elle constitue un cadre d’entraide et de solidarité, permettant de soutenir les membres de la communauté en toutes circonstances.
Quel message souhaitez-vous adresser à la diaspora burkinabè et aux jeunes qui rêvent d’un parcours international comme le vôtre ?
Je lance un message simple : osez rêver, mais préparez-vous à concrétiser vos ambitions par le travail, la discipline et la persévérance, car comme le disait Modibo Diarra, la chance rencontre ceux qui s’y préparent.
Aux jeunes, je rappelle que les limites sont souvent mentales : formez-vous, saisissez les opportunités et développez des compétences clés comme les langues et l’ouverture d’esprit.
À la diaspora burkinabè, j’insiste sur la responsabilité de contribuer au développement du pays et de rester attachée à ses valeurs.
Enfin, j’adresse mes remerciements à Mossonews pour son engagement à valoriser des parcours inspirants et à promouvoir une société plus équitable.
Interview réalisée en ligne par Annick HIEN/MoussoNews



