#InstantDiasporaBurkinabè : Pour Déborah Ouédraogo, l’avenir énergétique du Burkina se repose sur un système diversifié et résilient

Ingénieure en matériels électriques sur des projets nucléaires britanniques, Wendpagnagdé Ange Déborah Ouédraogo, née Segueda, a construit son parcours entre le Burkina Faso et la France, en passant par les énergies renouvelables avant de se spécialiser dans le nucléaire civil. Avec un parcours inspirant, une vision tournée vers l’avenir énergétique du Burkina Faso, elle encourage les jeunes, notamment les filles, à oser les carrières scientifiques.
Pour commencer notre entretien, pouvez-vous vous présenter brièvement à nos lecteurs et nous résumer votre parcours en quelques mots ?
Je m’appelle Wendpagnagdé Ange Déborah OUEDRAOGO, née SEGUEDA, diplômée d’un Master en Gestion de l’Énergie. Après des études entre le Burkina Faso et la France, j’exerce aujourd’hui en tant qu’ingénieure matériels électriques, où je contribue à la conception et au suivi d’équipements électriques pour les projets nucléaires britanniques.

Mon parcours m’a permis d’évoluer dans plusieurs domaines de l’énergie, des réseaux électriques au Burkina Faso aux énergies renouvelables, avant de me spécialiser dans le nucléaire. Cette diversité d’expériences m’a confortée dans une conviction : l’énergie est un levier essentiel de développement économique et social.
Au-delà de mon métier, je reste profondément attachée au Burkina Faso. Je suis convaincue que chaque compétence acquise à l’international prend tout son sens lorsqu’elle peut, un jour, servir son pays.
Qu’est-ce qui a éveillé votre passion pour le génie électrique et l’énergie dès vos débuts ?
J’ai toujours été attirée par les matières scientifiques, avec une curiosité particulière pour la manière dont les technologies peuvent améliorer notre quotidien.
Au fil des cours, des travaux pratiques et de mes premiers stages, j’ai pris conscience que derrière chaque hôpital, chaque école, chaque entreprise ou chaque village électrifié se cache une infrastructure énergétique fiable. Cette prise de conscience a profondément renforcé mon intérêt pour le génie électrique.
J’ai également découvert les grands enjeux énergétiques auxquels nos pays sont confrontés : l’accès à l’électricité, la transition énergétique, l’industrialisation et la sécurité des réseaux. C’est à cette période que j’ai compris que je voulais construire une carrière dans ce domaine, avec l’ambition d’acquérir les meilleures compétences pour contribuer un jour au développement énergétique du Burkina Faso.
Après votre diplôme de Technicien Supérieur à Ouagadougou, vous avez poursuivi vos études en France. Comment s’est passée cette transition académique entre le Burkina Faso et la France ?
Cette transition a été très enrichissante, à la fois sur le plan académique et personnel. En arrivant en France, j’ai dû m’adapter à un nouvel environnement, à de nouvelles méthodes de travail et à davantage d’autonomie dans l’organisation de mes études. Même si la formation reçue au Burkina Faso m’avait donné de solides bases scientifiques, il a fallu apprendre à évoluer dans un contexte différent, avec un niveau d’exigence élevé.

Cette expérience m’a permis de sortir de ma zone de confort, de gagner en autonomie et de développer ma capacité d’adaptation. Après ma licence en génie électrique et informatique industrielle, j’ai poursuivi avec un Master en Gestion de l’Énergie, ce qui m’a permis d’élargir ma vision du secteur énergétique, au-delà des aspects purement techniques.
Avec le recul, je considère cette transition entre le Burkina Faso et la France comme une véritable école de vie. Elle m’a préparée à évoluer aujourd’hui sur des projets internationaux exigeants et à collaborer avec des équipes de différentes nationalités.
Vous avez touché aux hydrocarbures, au solaire photovoltaïque au Burkina, puis aux énergies renouvelables chez EDF Renouvelables, avant d’atterrir dans le nucléaire avec Edvance. Pourquoi ce choix de bifurquer vers le secteur très fermé et exigeant du nucléaire ?
Je ne considère pas ce parcours comme une bifurcation, mais comme une continuité. Ce qui m’a toujours animée, ce n’est pas une technologie en particulier, mais la question de l’énergie dans son ensemble : comment produire une électricité fiable, sûre, durable et accessible.
Mes expériences au Burkina Faso, du solaire photovoltaïque aux hydrocarbures, m’ont permis de comprendre les réalités du terrain. Chez EDF Renouvelables, j’ai approfondi ma compréhension des enjeux liés à la transition énergétique. En rejoignant Edvance, j’ai souhaité découvrir une autre composante du mix énergétique : le nucléaire civil.
Le nucléaire m’a attirée par son exigence, sa rigueur et sa culture de sûreté. Travailler sur de tels projets est une opportunité unique d’évoluer dans un environnement où chaque détail compte.
Cette diversité d’expériences me donne aujourd’hui une vision plus globale : les défis énergétiques de demain devront être relevés par des solutions complémentaires, adaptées aux réalités de chaque pays.
Pourquoi avoir choisi de vous tourner vers le Royaume-Uni pour la suite de votre carrière ?
En réalité, je ne me suis pas tournée vers le Royaume-Uni en tant que pays où vivre, mais vers des projets d’envergure internationale. Je suis basée en France et je travaille sur des projets nucléaires britanniques.
Ce qui m’a motivée, c’est la possibilité de contribuer à des projets parmi les plus ambitieux d’Europe dans le domaine du nucléaire civil. Ces projets rassemblent des experts de nombreux pays et représentent un formidable environnement d’apprentissage, tant sur le plan technique qu’humain.
Pour moi, cette expérience est l’occasion de développer une expertise de haut niveau dans un secteur où la sûreté, la qualité et l’innovation sont au cœur de chaque décision. C’est cette recherche permanente d’excellence qui a guidé mon choix.
L’Angleterre a une culture de travail et une langue, différentes. Comment s’est passée votre intégration là-bas, tant sur le plan professionnel que personnel ?
Je précise que je ne vis pas en Angleterre, mais je travaille quotidiennement sur des projets nucléaires britanniques depuis la France. Cela m’amène à collaborer avec des équipes anglaises et internationales, dans un environnement où l’anglais technique, la rigueur et l’adaptation sont essentiels.
J’ai découvert une culture de travail très structurée, marquée par la préparation, la planification, la traçabilité et la sûreté. Les échanges sont ouverts et chacun est encouragé à apporter son point de vue.
Cette expérience m’a permis de gagner en confiance, de renforcer mes compétences interculturelles et d’évoluer dans un cadre aussi exigeant qu’enrichissant.
Vous qui avez une expérience professionnelle en France et des projets tournés vers le Royaume-Uni, quelles sont les grandes différences que vous avez remarquées dans la culture du travail entre ces pays et le Burkina Faso ?
Chaque expérience m’a appris quelque chose de différent. Au Burkina Faso, j’ai découvert un environnement où les professionnels savent faire preuve d’une grande capacité d’adaptation, de créativité et de débrouillardise pour trouver des solutions malgré des moyens parfois limités. Cette résilience est une véritable force.
En France, j’ai découvert une culture de travail très organisée, avec une forte importance accordée à la planification, aux processus.
Sur les projets britanniques, j’ai découvert une culture de travail très collaborative. Les réunions favorisent le dialogue, chacun est encouragé à exprimer son point de vue, quel que soit son niveau d’expérience, et les décisions reposent sur une forte culture de la sécurité, de la transparence et de la responsabilité.
Je ne dirais pas qu’un modèle est meilleur qu’un autre. Chaque pays possède ses forces. L’essentiel est de savoir apprendre de chaque expérience. C’est cette diversité qui m’a permis de grandir professionnellement et humainement, et qui me donne aujourd’hui une vision plus globale de l’ingénierie et de la gestion des grands projets.
Vous êtes Ingénieure électricienne en projets nucléaires EPR. Pouvez-vous nous expliquer concrètement en quoi consiste votre rôle au quotidien sur ces gigantesques chantiers britanniques ?
En tant qu’ingénieure matériels électriques, mon rôle consiste à assurer le suivi technique des coffrets et armoires électriques, depuis leur conception jusqu’à leur qualification. Ces équipements permettent d’alimenter, de protéger et de commander plusieurs systèmes essentiels au fonctionnement de la centrale.
Concrètement, j’analyse les dossiers techniques, j’échange avec les fournisseurs, je suis la fabrication des équipements, je participe aux essais et je vérifie que chaque étape respecte les exigences techniques, réglementaires et de sûreté propres au nucléaire.
Ce qui me passionne dans ce métier, c’est que chaque détail compte. Dans le nucléaire, il n’y a pas de place pour l’approximation : chaque équipement doit être conçu, vérifié et qualifié avec une grande rigueur. C’est un environnement exigeant, mais très enrichissant, où l’on apprend chaque jour au contact d’équipes pluridisciplinaires et internationales.
La sécurité et la rigueur sont les maîtres-mots dans le nucléaire. Quels sont les plus grands défis techniques auxquels vous faites face en concevant des équipements électriques (coffrets, armoires) pour un tel environnement ?
Dans le nucléaire, la sûreté est une priorité absolue. Chaque équipement doit répondre à des exigences très élevées en matière de fiabilité, de qualité et de traçabilité.
Le principal défi est de concevoir des équipements capables de fonctionner de manière sûre pendant plusieurs décennies et sous des conditions extrêmes comme le séisme. Cela suppose de sélectionner soigneusement chaque composant, de le justifier, de le vérifier et de réaliser de nombreux contrôles avant sa mise en service.
La coordination est également essentielle, car ces équipements impliquent plusieurs acteurs. Il faut donc avancer collectivement, dans un cadre très exigeant.
Ce qui me passionne, c’est que le nucléaire nous apprend qu’il n’existe pas de “petit détail”. Chaque décision est réfléchie, documentée et vérifiée, car elle contribue à la sûreté des installations, à la protection des personnes et à la fiabilité de la production d’électricité.
Quelle est votre vision de l’avenir énergétique du Burkina Faso ? Pensez-vous que le nucléaire civil soit une solution réaliste et d’actualité pour notre pays ?
Le Burkina Faso fait face à un défi majeur : répondre à une demande croissante en électricité tout en soutenant son développement économique, industriel et social. L’énergie fiable, abordable et disponible en permanence est aujourd’hui un enjeu stratégique pour notre pays.
Les réflexions engagées autour du nucléaire civil témoignent d’une ambition forte : préparer le Burkina Faso à disposer, à long terme, d’un bouquet énergétique diversifié, capable de répondre aux besoins des générations futures.
À mon sens, le nucléaire civil peut constituer une solution réaliste pour le Burkina Faso, à condition qu’il soit envisagé comme un projet de long terme. Une centrale nucléaire nécessite des infrastructures solides, un cadre réglementaire robuste, une autorité de sûreté indépendante, des ressources humaines hautement qualifiées et une coopération internationale durable.
Je suis convaincue que l’avenir énergétique du Burkina Faso ne reposera pas sur une seule technologie. Le solaire est une opportunité majeure, mais devra continuer à se développer en tenant compte des réalités climatiques du pays. Les interconnexions régionales, les autres sources d’énergie disponibles et, à terme, le nucléaire civil pourront également jouer un rôle complémentaire.
L’objectif est de construire un système énergétique résilient, capable de soutenir l’industrialisation du pays et d’améliorer les conditions de vie des populations.
Au-delà du nucléaire, vous avez aussi une expérience dans le solaire (notamment sur la centrale PV pour le pompage d’eau de Bogandé et l’électrification rurale). Avez-vous des projets concrets (entrepreneuriat, consulting, formation des jeunes) que vous aimeriez développer à court ou moyen terme au pays ?
À ce stade, ma priorité est de continuer à développer mon expertise sur des projets industriels exigeants. Je suis convaincue que l’expérience acquise aujourd’hui pourra être utile demain au Burkina Faso.
Je n’ai pas encore de projet entrepreneurial clairement défini, mais j’aimerais contribuer, à terme, au développement des compétences dans le secteur de l’énergie. Cela pourrait passer par le mentorat, des conférences, le partage d’expérience avec les étudiants ou des collaborations avec des établissements de formation.
Le Burkina Faso aura besoin de compétences solides dans les énergies renouvelables, les réseaux électriques et demain dans le nucléaire civil. Si je peux mettre mon expérience au service de cette dynamique, ce sera une grande fierté.
Qu’est-ce qui vous manque le plus du Burkina Faso au quotidien en France ? si oui des exemples (nourriture, parents, proches, lieux…) ?
Le pays occupe une place très importante dans ma vie. Ce qui me manque le plus, ce sont avant tout ma famille, mes proches et les moments de convivialité.
La cuisine burkinabè me manque aussi, même s’il m’arrive très souvent de cuisiner quelques plats traditionnels comme le babemda, le riz soumbala, le tô.
Enfin, l’ambiance du pays : la simplicité des relations humaines, la solidarité et cette chaleur humaine qui nous caractérise. Vivre à l’étranger m’a permis de grandir professionnellement, mais cela a aussi renforcé mon attachement au Burkina Faso.
Vous incarnez un modèle de réussite pour la jeunesse burkinabè, en particulier pour les jeunes filles dans les filières scientifiques. Quel message ou conseil aimeriez-vous lancer aux jeunes filles qui hésitent à embrasser les métiers scientifiques et techniques ?
Je voudrais dire aux jeunes filles de croire en elles et de ne jamais laisser les stéréotypes limiter leurs ambitions. Les métiers scientifiques et techniques ne sont pas réservés aux hommes. Ils demandent de la curiosité, de la rigueur, de la persévérance et l’envie d’apprendre, des qualités que les jeunes filles possèdent pleinement.
Le chemin peut parfois sembler difficile, mais il ne faut pas avoir peur de commencer. Chaque expérience est une occasion d’apprendre, de progresser et de gagner en confiance.
Je les encourage à poser des questions, à chercher des mentors, à s’entourer de personnes bienveillantes et à saisir les opportunités de formation. Leur origine ou leur point de départ ne doivent jamais être vus comme des limites.
Avec du travail, de la détermination et de la confiance en soi, il est possible d’aller loin. Le Burkina Faso a besoin de toutes ses compétences, et les jeunes filles ont toute leur place dans les sciences, la technologie et l’ingénierie.
Je leur dirais enfin : n’attendez pas qu’on vous donne la permission d’oser. Les sciences ont besoin de votre intelligence, de votre courage et de votre vision.
Interview réalisée en ligne par Diane SAWADOGO/ MoussoNews
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