Makamssa Yago: L’artiste plasticienne, dont l’humain est au centre de ses créations

Chanteuse, animatrice, artisane, performeuse et artiste plasticienne, Makamssa Yago a longtemps évolué à la croisée de plusieurs disciplines. Dans son parcours, l’Art reste le fil conducteur. Depuis le dessin et le batik jusqu’à la peinture, elle a progressivement fait du pinceau un moyen d’expression et aussi un instrument pour parler de la femme, de l’enfant, de la douleur et des réalités de la société.

Dans son atelier, les couleurs ne sont pas seulement des couleurs. Certaines reviennent, s’imposent, signent presque une œuvre. Le jaune terre, les pigments naturels et surtout le rouge. Le rouge est une couleur devenue familière dans l’univers de Makamssa Yago, artiste plasticienne originaire de Bobo-Dioulasso et installée à Ouagadougou.

Le rouge, elle ne cherche d’ailleurs pas à s’en défaire. Au contraire. « Moi, sans le rouge, je ne peux pas. Le rouge, c’est mon addiction. Le rouge, c’est ça exprime tellement de choses pour moi », explique-t-elle.

L’humain au cœur de ses créations : La Femme et l’Enfant, acteurs principaux de son Art

Chez elle, la peinture est rarement détachée de l’humain. La femme et l’enfant occupent une place importante dans ses créations. La joie y côtoie la douleur, les rires les pleurs.

Certaines œuvres abordent des sujets tels que les violences faites aux femmes, l’excision, le viol ou encore les douleurs liées à l’accouchement. Des sujets beaucoup critiqués, mais qui n’empêchent pas l’artiste de mener sa lutte

Pour Makamssa Yago, peindre ne consiste donc pas uniquement à maîtriser une technique. Il faut aussi avoir quelque chose à dire. « Ce qui fait la différence entre un artiste professionnel et un artiste amateur, un artiste qui peint, qui a la technique et tout, c’est pas seulement la technique, mais c’est ce que tu dis derrière tes œuvres, c’est le combat que tu mènes », détaille t-elle.

Qui est Makamssa Yago bien avant l’Art plastique : De la radio au pinceau

Avant de se faire davantage connaître dans les arts plastiques, Makamssa Yago a d’abord consacré de nombreuses années à la radio. Elle y a travaillé pendant environ 15 ans. Mais parallèlement à cette activité, elle cherchait déjà à approfondir d’autres formes d’expression artistique.

En 2009, elle s’initie au dessin et au batik au Centre national d’artisanat et d’art (CNAA) , alors qu’elle poursuit son activité dans les médias. Elle ne considère pas pour autant son orientation vers les arts plastiques comme une rupture avec ce qui précédait.

« Je faisais pas mal de choses simultanément. Je n’ai pas décidé d’abandonner un métier au détriment de l’autre », précise t-elle.

La musique fait également partie de cette trajectoire. Artiste musicienne sous le nom « Makamssa », elle continue de la pratiquer, même si les arts plastiques ont aujourd’hui pris davantage de place.

À son actif, elle compte un album de 8 titres, 2 maxis et plusieurs singles.

Désormais, dans le domaine de la musique, Makamssa Yago souhaite explorer autrement cette discipline. Elle envisage une musique plus épurée, davantage centrée sur la voix et la performance. « Aujourd’hui, je voudrais faire ma musique autrement, un peu plus pure, plus traditionnelle, plus la voix », décrit t-elle.

Cette volonté de ne pas s’enfermer dans une seule pratique se retrouve dans son parcours artistique. En 2018, elle participe au projet « Moussoya », une exposition collective organisée à Ouagadougou par le Goethe-Institut Burkina Faso, puis présentée à l’Institut français de Bobo-Dioulasso. 3 ans plus tard, elle organise sa 1ère exposition personnelle, « KouleKan (Les cris) », à l’Espace Napam Beogo à Ouagadougou.

Depuis, une vingtaine d’expositions sont venues jalonner son parcours. En 2020, elle est désignée personnalité culturelle de l’année en arts plastiques aux 12 PCA. En 2026, elle fréquente le Conservatoire national des arts et métiers de la culture du Burkina Faso, où elle obtient un certificat de qualification professionnelle en arts plastiques.

La terre, les pigments et le rouge

Dans ses œuvres, Makamssa Yago privilégie notamment la terre, le sable et les pigments naturels. Des matières qui, selon elle, donnent à certaines de ses toiles cette tonalité terreuse qui revient régulièrement.

« Je travaille beaucoup avec la terre, le sable, les pigments naturels quoi. Parce que la terre, le sable, ce sont des pigments naturels que nous n’avons pas créés, qui sont là, que nous pouvons utiliser », indique t-elle.

L’acrylique complète cette approche. Makamssa précise ne pas aimer utiliser la peinture à l’huile, en revanche, elle préfère largement celle à eau pour la réalisation de ses œuvres.

Cette relation avec les matières naturelles trouve aussi, selon l’artiste, un écho dans les pratiques artistiques africaines. Gourounsi, originaire de Pô (centre-sud du Burkina), elle récuse notamment l’idée selon laquelle l’art plastique serait une pratique étrangère aux sociétés africaines.

Elle évoque les murs de sa localité, « Tiébélé » à PÔ, où l’architecture et les décors sont réalisés à partir de pigments naturels.

Certaines de ses œuvres…. Une peinture qui dérange

Pour Makamssa, son univers artistique n’est pas toujours consensuel. elle dit avoir été critiquée pour la place importante du rouge dans ses œuvres, ou encore pour la manière dont elle aborde certaines thématiques liés à la femme et l’enfant.

Mais la critique ne semble pas l’avoir éloignée de ses choix.

« J’ai envie de déranger »

Pour s’expliquer, Makamssa avoue ne pas toujours avoir l’envie de provoquer au sens propre du terme. Pour son exposition « Murmures », elle explique avoir adopté une approche différente, avec moins d’œuvres susceptibles de heurter directement le regard.

Elle souhaite plutôt amener celui qui regarde à s’interroger.

« Je voudrais que mes œuvres, lorsque tu regardes, que tu puisses te faire des… enfin, que tu te poses des questions », souligne t-elle.

Cette volonté de laisser une place au questionnement se retrouve également dans sa manière de recevoir les critiques. Les remarques négatives, dit-elle,  » ne s’installent pas longtemps dans sa mémoire ».

Pour elle, qu’une réaction soit positive ou négative, l’essentiel est que l’œuvre ait provoqué quelque chose chez celui qui la regarde.

« Le pinceau est une arme pour moi »

Lorsqu’elle parle de ses engagements, Makamssa Yago utilise le mot : le combat.

Ses tableaux parlent de violences faites aux femmes, d’excision, de viol, de douleurs liées à la maternité, mais aussi de joie et d’autres expériences humaines. La peinture devient alors un prolongement de la parole.

« Comme la musique, la peinture, le pinceau est une arme pour moi. Ma voix est une arme, donc je trouve le pinceau aussi. C’est mon arme »

Talato Agnès Tebda, artiste plasticienne et amie de Makamssa Yago depuis environ 7 ans, reconnaît cette dimension engagée de son travail. Les 2 femmes se sont rencontrées dans le cadre d’un appel à candidatures du Goethe-Institut destiné aux femmes.

Depuis, leur relation professionnelle s’est transformée en amitié.

Pour Talato Agnès Tebda, Makamssa est avant tout « une artiste engagée pour les causes des femmes », notamment sur les questions de violence et de bravoure des femmes.

Mais au-delà de l’artiste, elle décrit une femme qui doit conjuguer plusieurs responsabilités. « Cette force, être une mère de plusieurs enfants et pouvoir travailler dans l’art et travailler dans la vie courante pour pouvoir exister, c’est pas facile », décrit t-elle.

Talato Agnès Tebda, artiste plasticienne et amie de Makamssa Yago depuis environ 7 ans

Une force qui, selon elle, caractérise son amie et participe de son parcours artistique.

Lire aussi: Arts plastiques : « Murmures », au cœur de la nouvelle exposition de Makamssa Yago – Mousso News

Vivre de son art au Burkina Faso

Être artiste plasticienne au Burkina Faso ne signifie pas nécessairement bénéficier d’un marché suffisamment structuré pour vivre aisément de ses œuvres. Makamssa Yago ne le nie pas.

Elle estime que la majorité des Burkinabè n’a pas encore suffisamment intégré l’achat d’œuvres d’art dans ses habitudes. Une minorité, en revanche, consomme les œuvres et contribue à faire vivre le secteur.

Pour elle, cette situation nécessite encore un travail de sensibilisation.

Elle défend aussi l’idée que le prix d’une œuvre dépend notamment de la cote de l’artiste et du chemin parcouru.

 » Du Makamssa, ca doit coûter du Makamssa »

« Si tu dis aujourd’hui : “J’ai du Makamssa chez moi”, ben je pense que bon, voilà, c’est quelque chose », lance l’artiste. Cette reconnaissance ne se résume pourtant pas au prix d’un tableau. Elle renvoie également à la capacité de l’artiste à imposer son travail et à faire reconnaître son activité comme un véritable métier.

Le statut de l’artiste plasticien, selon elle, reste encore confronté à certaines perceptions sociales. Dans certaines familles, constate Makamssa Yago, être artiste peut encore être considéré comme une activité qui ne constitue pas réellement un métier.

Pour répondre à ces préjugés sur les artistes, Makamssa n’a qu’une seule philosophie : travailler pour que son art puisse la faire vivre.

Pour elle, « Il faut t’imposer par ton travail ». « Moi, je vais trouver les moyens que mon métier puisse m’apporter de l’argent d’une manière ou d’une autre dans la plus grande sincérité. Je vais travailler de telle sorte que ça puisse m’apporter un peu, un peu, pour que je puisse vivre », poursuit -elle.

Ce principe à imposer du respect devant son nom et ses création, ses proches en connaissent davantage.

Talato Agnès Tebda décrit une femme directe, qui dit ce qu’elle pense, quitte parfois à vexer. « C’est une personne, elle est brute parce qu’elle dit ce qu’elle pense », lâche t-elle.

Une franchise que son amie présente comme l’un de ses traits de caractère les plus marquants.

Sanga Aboubakary, secrétaire exécutif du Collectif Wekre, Promoteur du marché d’art contemporain de Ouaga et de la Biennale des arts visuels de Bobo-Dioulasso  » YIRIWA », connaît lui aussi Makamssa Yago depuis environ 7 ans.

Dans son regard, Makamssa possède une démarche singulière. Ses personnages ont évolué au fil des années et ses œuvres continuent, selon lui, d’interpeller sur les violences faites aux enfants tout en explorant différentes émotions.

Il décrit également une femme « sociable », « généreuse » et « très créative », dont l’engagement auprès des enfants se manifeste notamment à travers son centre Dawl’art.

Sanga Aboubakary, secrétaire exécutif du Collectif Wekre, Promoteur du marché d’art contemporain de Ouaga et de la Biennale des arts visuels de Bobo-Dioulasso  » YIRIWA »

Il lui conseille davantage plus de disponibilité et de recherche, notamment par la fréquentation régulière de ses aînés dans le milieu artistique, pourraient encore contribuer à son évolution.

Transmettre plutôt que garder

Directrice du centre itinérant Dawl’art, Makamssa Yago accorde une place particulière à la transmission. Elle organise notamment des ateliers et des formations destinés aux enfants et aux jeunes.

Son ambition pour les prochaines années s’inscrit dans cette continuité. Elle souhaite relancer et mieux structurer plusieurs projets déjà entamés, dont certains ont connu des difficultés et ont été mis en pause.

Dans 10 ans, son ambition dépasse son propre parcours. Elle veut voir évoluer le regard porté sur les artistes, leur statut et leurs possibilités de réussite.

Diane SAWADOGO/ MoussoNews


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