Talato Agnès Tebda : Elle sculpte la femme, la résilience et la mémoire

Elle récupère, façonne, assemble et donne une seconde vie aux matières qui lui tombent sous la main. Depuis sa première sculpture en 2018, Tebda Talato Agnès construit un univers où la femme, sa force et sa résilience occupent une place centrale. Mais derrière chaque œuvre se cache aussi une bataille : trouver les moyens de donner vie à des idées qui, parfois, lui viennent bien plus vite que les ressources nécessaires pour les réaliser.

Chez Agnès Talato Tebda, un simple tuyau peut devenir le buste d’une femme. Des matériaux récupérés peuvent prendre la forme d’un personnage. Les couleurs puisées dans la nature peuvent raconter une histoire. Elle est artiste plasticienne. Elle peint, sculpte et réalise des installations. Mais son rapport à la sculpture n’est pas né d’une décision prise du jour au lendemain. Il s’est construit lentement, au fil des observations, des expériences et des rencontres.

Tout a commencé en regardant faire

En 2007, Agnès est encore couturière lorsqu’elle découvre, près de chez elle, le travail d’un artisan qui réalise des sculptures en papier mâché, notamment des trophées. Intriguée, elle prend l’habitude de passer régulièrement dans son atelier pour regarder.

« Tous les jours je passais là-bas pour regarder quand il travaille », raconte-t-elle.

Avec le temps, l’observation finit par nourrir une passion. Elle décide de se joindre alors à lui, pour apprendre de près. L’artisan fabrique notamment des têtes de marionnettes et Agnès confectionne leurs tenues. Ensemble, ils rejoignent une compagnie de marionnettes, qui intervient notamment dans les écoles et auprès d’entreprises à travers des animations.

Sans forcément le savoir encore, Agnès est déjà en train de se rapprocher de la sculpture.

Il faudra toutefois attendre 2018 pour qu’elle réalise sa première œuvre sculptée. Dans le cadre d’une création autour de « Moussouya », un projet qui a réuni 3 femmes avec le Goethe-Institut, elle choisit de représenter une femme.

Un tuyau récupéré devient alors la base d’un buste féminin. Elle le façonne pour lui donner la forme souhaitée.

Pour elle, cette première sculpture est aussi une manière de mettre en avant la femme africaine. Le choix n’est pas anodin, quelques années plus tard, la figure féminine reste au cœur de son travail.

La femme, sa force et ses fragilités

Lorsque Agnès parle de ses œuvres, elle revient souvent à la femme. Sa force, mais aussi ses faiblesses. Son engagement. Sa capacité à continuer malgré les situations auxquelles elle est confrontée.

La résilience féminine traverse ainsi une grande partie de son univers.

« Je travaille beaucoup sur la femme, sa force, sa faiblesse et son engagement », explique-t-elle.

Mais l’artiste ne regarde pas uniquement vers la condition féminine. Elle s’intéresse aussi à la chefferie, aux coutumes et au patrimoine culturel. À travers ses créations, elle cherche à conserver une trace de cet héritage.

C’est également dans cette volonté de raconter et de transmettre qu’elle trouve une raison de sculpter. Pour elle, la sculpture permet de rendre certains messages plus immédiatement perceptibles.

« Ça permet aux gens de pouvoir comprendre mon message, vite que la peinture seulement », estime-t-elle.

Sa matière première, elle la cherche partout. Dans la nature, dans la récupération, dans ce qui peut être transformé. Elle expérimente avec ce qu’elle trouve et accorde une place importante aux couleurs naturelles.

Quand l’idée est là, mais pas les moyens

Toutefois, entre imaginer une œuvre et réussir à lui donner corps, le chemin n’est pas toujours simple.

Le principal obstacle de Agnès n’est pas le manque d’idées. C’est parfois précisément l’inverse. Les idées arrivent, l’inspiration est là, mais les moyens ne suivent pas. « Des fois j’ai des idées, de l’inspiration et que j’ai pas les moyens nécessaires pour les mettre en œuvre. C’est ça qui me ronge », confie-t-elle.

La période 2025-2026 a particulièrement éprouvé l’artiste. Sa situation personnelle, sa créativité et son inspiration se sont retrouvées mêlées dans une période qu’elle décrit comme difficile.

À cela s’ajoute une autre réalité : celle d’être une femme dans un milieu où elle dit avoir parfois ressenti des blocages liés à son genre.

Elle ne parle pas nécessairement de situations ouvertement exprimées. Elle évoque plutôt des attitudes, des circonstances, des obstacles indirects qu’elle ressent. Mais même lorsque la création devient difficile, l’idée de tout abandonner ne s’installe pas réellement.

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Il y a une question qui revient cependant : que faire lorsqu’on crée sans vendre ?

Agnès ne cache pas que cette situation peut la faire réfléchir. Pourtant, elle continue. Parce que l’art, pour elle, n’est pas uniquement une activité économique. « Je m’accroche et je crois que ça me nourrit, ma personne, mon âme et mon esprit », dit-elle.

Cette relation à la création lui permet de continuer même lorsque la reconnaissance ou les ventes ne sont pas immédiatement au rendez-vous.

Son parcours connaît d’ailleurs plusieurs étapes importantes. En 2021, dans le cadre du projet « Femme et résilience », elle a bénéficié d’un fonds d’appui aux artistes pendant la Covid-19. Avec les 700 000 francs CFA reçus, elle réalise des créations qui ont mélé peinture et sculpture.

Cette période contribue à faire davantage connaître son travail de sculptrice.

Elle participe ensuite à deux sessions de sculpture sur granite à Lango, en 2022 et 2024.

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« Naam », quand la sculpture prend de l’ampleur

Parmi les œuvres qui ont particulièrement marqué son parcours figure « Naam », qui signifie « chefferie ». Cette création consacrée aux chefs traditionnels lui a demandé du temps et se distingue par son format, d’environ 2,58 mètres sur 3 mètres.

Avec cette œuvre, son intérêt pour les traditions et le patrimoine prend une autre dimension. La sculpture devient ici un espace où elle peut faire dialoguer création artistique et mémoire culturelle.

Ne pas seulement créer, mais transmettre

Agnès veut inscrire son nom dans l’histoire de l’art africain et, particulièrement, dans celle de la création féminine. Pour y parvenir, elle ne veut pas seulement produire des œuvres. Elle veut aussi transmettre ce qu’elle a appris.

Elle a créé  » Le Petit Beaux-Arts », une association destinée au partage des connaissances dans le domaine artistique. Son ambition est désormais de disposer d’un espace, d’un véritable centre où les savoirs artistiques et artisanaux pourraient être transmis aux générations futures.

Elle ne veut donc pas seulement laisser des sculptures derrière elle. Elle veut laisser des connaissances.

Aux jeunes filles qui souhaitent emprunter la même voie, elle conseille d’abord l’apprentissage, la recherche et la détermination. Et surtout, de ne pas faire de leur condition de femme une limite.

« Ne jamais se dire que je suis femme ou je suis quoi que ce soit. C’est de retenir dans la tête que je suis humain et je veux que le monde sache que je vaux quelque chose »

Agnès Talato, elle, continue de sculpter avec cette conviction. Pour elle, l’art ne peut pas être réduit à ce qu’il rapporte.

« L’art, c’est la vie. C’est l’esprit, c’est la fierté. Et aussi l’art, c’est la thérapeutique qui soigne aussi ».

Diane SAWADOGO/ MoussoNews


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