#InstantDiasporaBurkinabè: Dety Ely Loué, ingénieure burkinabè au Canada, elle brise le silence autour des règles

Ingénieure électrique de formation, installée au Québec, Dety Ely Loué a choisi de mettre sa rigueur scientifique au service d’un combat encore trop souvent passé sous silence : la santé menstruelle. Entre le Burkina Faso et le Canada, elle a fondé Libre by Dey’s, une marque de culottes menstruelles réutilisables pensée pour toutes les morphologies et tous les flux. À travers son engagement, elle déconstruit les tabous, sensibilise les communautés et œuvre pour que les règles ne soient plus un frein à l’éducation, au travail ou à la dignité des filles et des femmes.
Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs et nous raconter votre parcours du Burkina Faso jusqu’au Québec ?
Je m’appelle Dety Ely Loué. J’ai grandi au Burkina Faso. Depuis l’enfance, je suis passionnée par les mathématiques et la physique. J’ai obtenu mon bac C au collège Saint-Jean-Baptiste de La Salle.
Après le bac, j’ai choisi de poursuivre mes études au Québec, en génie électrique, à Trois-Rivières. J’y ai obtenu un baccalauréat en génie électrique. Aujourd’hui, je travaille au Québec dans le domaine de l’instrumentation, en métallurgie lourde.
J’ai fondé Libre by Dey’s pour agir sur un sujet qui touche la vie des filles et des femmes chaque mois, la santé menstruelle. Mon chemin, c’est celui d’une femme de la diaspora qui avance entre deux réalités, avec la même envie, servir et construire.
Vous êtes ingénieure électrique de formation. Comment êtes-vous passée de l’ingénierie à l’entrepreneuriat social et à la santé menstruelle ?
L’ingénierie m’a appris la rigueur, la méthode et le sens du résultat. En parallèle, j’ai observé un problème concret autour de moi, le manque d’accès à des protections adaptées, le silence, la gêne, les absences à l’école, la perte de confiance. J’ai choisi de ne pas rester spectatrice. J’ai appliqué la même logique que dans un projet technique, comprendre le besoin, tester, corriger, livrer une solution fiable, puis sensibiliser.

Comment est née l’idée de Libre by Dey’s, une marque de culottes menstruelles réutilisables ?
L’idée derrière Libre by Dey’s vient de mon histoire personnelle. J’ai arrêté les serviettes hygiéniques après un choc toxique. J’ai cherché des alternatives et j’ai testé plusieurs options, culottes menstruelles, coupes menstruelles, et d’autres protections réutilisables.
Quand j’ai commencé à acheter ces protections avec mon propre budget, j’ai réalisé à quel point les prix étaient élevés. J’ai d’abord voulu acheter en gros pour réduire le coût. Mais même en gros, je me suis rendu compte que ce qu’on trouvait sur le marché n’était pas optimal, surtout en termes d’adaptation aux différentes morphologies et aux différents flux.
C’est là que j’ai décidé d’aller plus loin et de changer les choses à la source, en entrant dans la conception de culottes menstruelles pensées pour toutes les femmes, toutes les formes, et tous les flux.
En quoi consistent concrètement vos activités aujourd’hui entre le Burkina Faso et le Canada ?
Au Burkina Faso, je gère la distribution, la relation client, le suivi des tailles, les retours terrain, et des actions de sensibilisation avec des communautés et des partenaires.
Au Canada, je structure l’organisation, je travaille sur la qualité, le branding, le contenu éducatif et le développement de la marque. Je coordonne aussi la production et l’approvisionnement avec nos partenaires, tout en assurant une cohérence entre les deux marchés.
Pourquoi la question de la santé menstruelle vous tient-elle particulièrement à cœur ?
Ce qui me touche profondément, c’est qu’on ne parle pas assez des risques liés à certains produits et substances qui peuvent être toxiques ou désavantageux pour la santé des femmes. On manque aussi d’études accessibles et de vulgarisation sur ces sujets.
Pour moi, l’hygiène menstruelle est une base de la santé reproductive. Ce n’est pas un sujet léger. Il faut en parler sérieusement, éduquer, donner des informations simples et fiables. Les règles ne devraient jamais être une limite, ni à l’école, ni au travail, ni dans la vie sociale.
Quels sont, selon vous, les principaux tabous et défis liés aux menstruations au Burkina Faso et en Afrique ?
Le premier défi, c’est le silence. Beaucoup grandissent sans information claire. Il y a aussi des croyances qui associent les règles à la saleté ou à la honte. Ensuite, il y a l’accès, le coût, la qualité des protections, et parfois le manque d’eau ou d’espaces adaptés pour l’hygiène. Un autre défi, c’est la taille, beaucoup de solutions ne prennent pas en compte la diversité des corps.
Comment les culottes menstruelles réutilisables peuvent-elles contribuer à améliorer la santé, la dignité et l’autonomie des femmes et des jeunes filles ?
Elles réduisent le stress des fuites. Elles apportent du confort sur une journée. Elles diminuent la dépendance aux achats mensuels. Elles encouragent aussi une routine d’hygiène claire, lavage, séchage, rangement. Sur le plan social, elles aident les filles à rester actives, à aller en cours, au travail, aux activités, sans peur.
En tant que femme, ingénieure et entrepreneure, quels défis avez-vous rencontrés dans votre parcours, notamment en tant que membre de la diaspora ?
J’ai fait face à la charge mentale de tout porter, études, travail, entreprise. J’ai aussi vécu le besoin de prouver ma crédibilité, dans des milieux où on attend moins une femme sur certains sujets. La diaspora ajoute un défi logistique, gérer une équipe, des délais, des livraisons, des fuseaux horaires, et rester proche du terrain malgré la distance.

Comment s’est passée votre intégration académique et professionnelle au Québec ?
L’intégration m’a demandé de l’adaptation. J’ai appris les codes, la culture de travail, la manière de communiquer, et la structuration des dossiers. J’ai aussi rencontré des personnes bienveillantes qui m’ont aidée à grandir.
Aujourd’hui, je vois le Québec comme un espace d’apprentissage et de structuration. Il m’a appris à être plus disciplinée, à mieux m’organiser, et à comprendre que chaque seconde compte. Ici, j’ai compris que le temps a un prix. Cette expérience m’a poussée à arrêter de procrastiner, à passer à l’action, et à travailler avec constance, même quand c’est exigeant.
Avez-vous un moment ou une action menée avec Libre by Dey’s qui vous a particulièrement marquée ?
Oui. Les moments de sensibilisation avec des adolescentes me marquent toujours. Quand une fille pose une question qu’elle n’a jamais osé poser, et qu’elle repart soulagée, je sens le sens de la mission. Les retours de clientes aussi me touchent, quand elles disent qu’elles sortent de chez elles sans peur.
Quel impact souhaitez-vous avoir à long terme à travers votre marque et vos actions de sensibilisation ?
Je veux que la santé menstruelle devienne un sujet normal, discuté sans honte. Je veux aussi que les filles aient accès à des protections adaptées à leur corps et à leur flux, partout, à un coût accessible. À long terme, je vise un modèle solide, avec une vraie mesure d’impact, des partenariats en milieu scolaire et communautaire, et une contribution à l’emploi féminin à travers l’écosystème de la marque.
Gardez-vous un lien fort avec le Burkina Faso ? Comment travaillez-vous avec les communautés locales ?
Oui, je garde un lien fort. Je travaille avec des relais locaux, des clientes, des communautés, et des partenaires. Les retours terrain guident nos choix, tailles, modèles, messages d’éducation, modalités de distribution. Je tiens aussi à un suivi après distribution quand on agit avec des partenaires, pour corriger vite les soucis de taille ou d’entretien.

Quels conseils donneriez-vous à une jeune Burkinabè ou Africaine qui souhaite se lancer dans l’ingénierie ou l’entrepreneuriat à impact social ?
Apprends les bases et maîtrise-les. Cherche des mentors et un réseau. Documente ton travail, garde des traces, construis ta crédibilité. Commence petit, teste sur le terrain, écoute les retours, ajuste. Et protège ton énergie, avance avec discipline, pas avec pression.
Quels sont vos projets et ambitions pour Libre by Dey’s dans les prochaines années ?
Renforcer notre présence au Burkina Faso et au Canada. Structurer davantage la distribution et les partenariats, surtout avec des écoles, des ONG et des organisations. Élargir la gamme selon les besoins, flux, âges, tailles. Accroître la capacité de production et la qualité, avec une chaîne avec une chaîne mieux organisée. Et développer un volet éducation plus fort, avec des contenus et des ateliers réguliers.
Un dernier mot pour encourager les femmes et les jeunes filles à s’approprier leur santé menstruelle sans tabou ?
Tes règles sont normales. Ton corps mérite du respect. Pose tes questions, parle avec une personne de confiance, choisis une protection qui te met en sécurité, et refuse la honte. Une fille informée avance plus librement, à l’école, au travail, partout.
Interview réalisée en ligne par Annick HIEN/MoussoNews



