Monétisation des œuvres : « 200 000 vues dans un tuto de beauté peuvent rapporter plus qu’un million de vues dans la musique »

Au Burkina Faso, de nombreux artistes s’interrogent sur l’absence de revenus générés par leurs œuvres sur les plateformes numériques. Jean Yves Kokou, spécialiste de la monétisation des contenus numériques et des questions de propriété intellectuelle, explique les mécanismes de rémunération, les conditions d’éligibilité des territoires et l’importance des données dans les négociations avec les plateformes.
La monétisation des œuvres sur les plateformes numériques reste une préoccupation pour de nombreux artistes burkinabè. Sur YouTube, Facebook ou les plateformes de streaming, les contenus circulent, attirent des vues et touchent des publics, sans nécessairement générer de revenus pour leurs créateurs au Burkina Faso. Cette situation suscite des interrogations chez des artistes qui ne comprennent pas pourquoi leurs œuvres ne leur rapportent pas d’argent.
Pourtant, la monétisation ne se résume pas à publier une vidéo ou une chanson et à attendre des revenus. Elle répond à des mécanismes précis, notamment publicitaires, ainsi qu’à des conditions que les territoires doivent remplir pour être éligibles aux dispositifs proposés par les plateformes.
Le Burkina Faso face aux exigences des plateformes
La monétisation consiste à rendre une œuvre monnayable, c’est-à-dire à lui permettre de générer des revenus. Dans le cas des plateformes numériques, elle repose notamment sur les rémunérations issues des contenus diffusés et des audiences qu’ils attirent.
Mais pourquoi le Burkina Faso n’est-il pas encore éligible à certains dispositifs de rémunération ?
« Il y a un certain nombre de points qui sont à mettre en ordre par nos territoires, par nos États, pour pouvoir être éligible à l’ensemble de ces plateformes-là », explique-t-il.

Face à cette situation, des discussions sont en cours avec l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), afin de coordonner les démarches et de permettre aux pays concernés de défendre leurs intérêts collectivement. L’objectif est notamment de préparer les dossiers nécessaires et d’éviter que le Burkina Faso ait à négocier seul avec les plateformes.
Cette démarche suppose d’abord de connaître les réalités locales. Il s’agit de cartographier les usages, de mesurer les audiences et de disposer de données précises sur les contenus consommés.
Les données, un argument pour négocier
Pour obtenir la monétisation, il ne suffit pas de réclamer l’accès aux dispositifs de rémunération. Il faut également être en mesure de présenter aux plateformes des données concrètes sur le potentiel économique du territoire.
« On ne peut pas simplement arriver près d’une plateforme et dire : “On veut monétiser Facebook” », souligne Jean Yves Kokou.
Il faut pouvoir montrer le nombre d’utilisateurs, les vues générées, les publics touchés et leurs habitudes de consommation. Ces informations permettent notamment de mieux comprendre les possibilités publicitaires et de défendre la valeur économique des contenus produits localement.
Des échanges ont déjà été engagés avec Facebook, selon lui. Toutefois, l’accès à la monétisation suppose de se conformer aux règles des plateformes et de disposer des informations nécessaires pour mener des discussions solides.
L’étude des données est en cours dans le cadre des échanges avec l’UEMOA. L’ambition est aussi de mesurer la contribution de la culture au produit intérieur brut (PIB) des pays.
« Le réel enjeu pour un État […] c’est de pouvoir demain identifier quelle est la part de la culture, quel est l’impact de la culture dans le PIB d’un pays », indique-t-il.
Une meilleure connaissance de cette contribution pourrait également faire évoluer les politiques de financement des industries culturelles et créatives (ICC) et de l’art.
Pourquoi les vues ne rapportent-elles pas les mêmes revenus ?
Une autre question préoccupe les créateurs : combien peut-on gagner grâce à un compte monétisé sur Facebook ou YouTube ?
Pour Jean Yves Kokou, il n’existe pas de montant fixe applicable à tous les pays et à tous les contenus. Les revenus varient en fonction de plusieurs paramètres, notamment le marché publicitaire et le secteur dans lequel évolue le créateur.
Sur Facebook, par exemple, les annonceurs investissent pour rendre leurs produits ou services visibles auprès de publics ciblés. Les revenus publicitaires sont ensuite redistribués, selon certains critères, aux ayants droit concernés.
La rémunération dépend donc de la valeur publicitaire associée aux audiences et aux contenus. Un même nombre de vues ne produit pas nécessairement les mêmes revenus selon le pays ou le domaine concerné.
« Généralement, les pays où on a un marché publicitaire très fort vont rémunérer plus », précise-t-il.
Le secteur d’activité compte également. Sur YouTube, une influenceuse spécialisée dans la beauté et un artiste musicien ne sont pas nécessairement rémunérés de la même manière.
Pour illustrer cette différence, le spécialiste relève que « 200 000 vues dans la beauté peuvent rapporter plus que 1 000 000 de vues dans la musique ».
Autrement dit, accumuler des vues ne garantit pas un revenu proportionnel. La rémunération dépend aussi des caractéristiques du secteur publicitaire et des autres paramètres appliqués par les plateformes.
Cette réalité concerne l’ensemble des créateurs, et pas uniquement les artistes musiciens. Comprendre les mécanismes de rémunération constitue donc une étape importante pour ceux qui souhaitent tirer des revenus de leurs productions numériques.
Monétiser depuis l’étranger ne règle pas le problème local
Au Burkina Faso, certains créateurs parviennent malgré tout à percevoir des revenus grâce à leurs contenus. Comment cela est-il possible alors que le pays n’est pas encore éligible à certains dispositifs ?
Jean Yves Kokou apporte une distinction importante : une œuvre peut générer des revenus à l’étranger sans que ces revenus aient été produits sur le marché burkinabè.
« Aujourd’hui par exemple, un artiste burkinabè qui distribue un titre va être monétisé partout sauf au Burkina », explique-t-il. Il précise que les revenus peuvent être perçus au Burkina Faso sans y avoir été générés.
Il évoque également le cas d’artistes qui référencent leurs chaînes YouTube dans d’autres pays pour pouvoir percevoir des revenus. S’il comprend cette démarche, il estime qu’elle ne résout pas la difficulté rencontrée au niveau national.
À plus long terme, cette pratique pourrait même desservir le territoire. Il cite l’exemple du Sénégal, où, selon lui, les artistes du top 100 sont référencés dans le pays. Cette présence locale renforce le poids du territoire dans les négociations sur la rémunération et facilite l’identification des acteurs ainsi que les enjeux de découvrabilité des œuvres.
L’enjeu pour le Burkina Faso est donc de parvenir à créer les conditions d’une monétisation effective sur son propre territoire, plutôt que de dépendre uniquement des revenus générés ailleurs.
Diane SAWADOGO/ MoussoNews
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