Safiatou Ouédraogo : De l’enfant à qui l’on prédisait l’abandon à la femme qui refuse que d’autres restent dans l’ombre

Lorsque Safiatou Ouédraogo raconte son histoire, elle ne s’attarde ni sur son handicap ni sur les obstacles. Elle parle surtout des personnes qui lui ont tendu la main et de celles auxquelles, aujourd’hui, elle souhaite rendre cette solidarité. Son parcours a surtout été parchémé de défis, de choix, de doutes mais surtout de détermination.
Mère de 2 enfants, fonctionnaire de l’État et engagée dans le mouvement associatif, elle porte désormais la voix de femmes qui, comme elle, connaissent le poids du handicap visuel mais aussi celui de la marginalisation.
Tout commence alors qu’elle est en classe de CE2. Au tableau, les lettres qui y étaient inscrites deviennent de plus en plus floues. Alertée, elle décide de consulter. De cette consultation, le verdict tombe: elle a un début de glaucome.
Le glaucome est une maladie oculaire grave qui endommage le nerf optique et peut conduire à la cécité si elle n’est pas dépistée et traitée.
Par la suite, une intervention chirurgicale a été faite, mais sans succès, se rappelle t-elle. Les médecins préviennent alors les parents qu’elle perdra progressivement la vue. Pour une enfant, la nouvelle est difficile à comprendre. Pour ses parents, il faut observer impuissamment son enfant perdre progressivement la vue.
L’UN- ABPAM, le début d’un apprentissage et d’un engagement
Face à une anomalie de la vue que subit progressivement leur fille, les parents de Safiatou Ouédraogo l’inscrivent alors à l’Association burkinabè pour la promotion des aveugles et malvoyants (ABPAM). Elle y apprend le braille avant de rejoindre une école intégratrice. Elle obtient son Certificat d’études primaires, puis poursuit sa scolarité au lycée Philippe-Zinda-Kaboré.
« C’est entre la 5e et la 4e que l’obscurité devient totale ».
« Je ne voyais plus rien. J’étais devenue non-voyante », résume-t-elle.
Pour une enfant dans la dizaine d’année, le découragement prend le dessus. Elle ne souhaite plus continuer les études. Ses parents, eux, refusent de laisser le handicap décider de son avenir.
Selon son récit, sa mère l’encourageait quotidiennement. Son père, lui, a choisit de continuer à investir dans sa scolarité malgré les critiques de son entourage.
Un jour, son grand-père lui lance qu’il ferait mieux d’abandonner cette enfant devenue aveugle plutôt que de dépenser son argent pour elle.
« Qu’est-ce qu’elle pourra te servir plus tard ? », relate Safiatou, qui se remémore de ces mots « frustrants » de son grand père.
Malgré la remarque, les parents ont choisi de faire autrement et d’accompagner leur fille.
Avec le temps, elle apprend le braille, retrouve confiance et découvre que la perte de la vue ne signifie pas la fin des possibilités.
« J’ai compris que le handicap n’est pas une fatalité », a-t-elle lâchée.

Cette conviction l’accompagnera tout au long de son parcours.
Après le secondaire, elle intègre Institut national de Formation des Personnels de l’Education (INFPE), où elle se forme comme agente sociale entre 2003 et 2005. Suivent plusieurs stages, notamment au Centre national d’orthopédie, à l’Université de Ouagadougou et à la Mairie centrale.
Une fois le diplôme en poche, une autre bataille commence : celle de l’emploi.
A la quête d’un emploi, elle frappe à de nombreuses portes sans succès. Elle enchaîne les stages, prouve ses compétences, mais constate que le regard était plutôt porté sur son handicap que de ses compétences.
» À la Mairie, certaines personnes sont venues solliciter les services sociaux. Quand ils ouvrent la porte, et découvrent qu’une femme non-voyante est assise au bureau, puis repartent sans même m’adresser la parole », se rappelle t-elle. « Ils demandaient s’il n’y avait pas quelqu’un d’autre », ajoute t-elle.
Ces situations ne l’ont pourtant pas détourné de son métier.
En 2014, elle réussit le concours spécial de la fonction publique et devient agente de l’État.
Son parcours professionnel lui permet également de revenir à l’ABPAM, où elle assure le suivi social des enfants aveugles accueillis dans des familles d’accueil. Visites à domicile, accompagnement social, écoute des difficultés : elle exerce un métier qui fait directement écho à sa propre histoire.
En dehors de ses fonctions administratives et de son engagement associatif, Safiatou Ouédraogo mène une vie familiale qu’elle décrit comme « simple. Avec son mari, le dialogue est au cœur de leur quotidien. « S’il y a quelque chose, on discute et on essaie de se comprendre », explique-t-elle.
À la maison, elle prépare elle-même les repas, fait la vaisselle, la lessive et participe pleinement aux tâches ménagères. Ses enfants, âgés de 17 ans et 9 ans, grandissent sans considérer leur mère autrement que comme toutes les autres. « Ils ne sentent même pas que leur mère ne voit pas », confie-t-elle avec le sourire. Pour les devoirs scolaires, le couple fait appel à des répétiteurs, tandis que les week-ends sont souvent consacrés aux sorties, aux promenades ou aux vacances en famille.
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Mais c’est surtout auprès des femmes vivant avec un handicap visuel que son engagement prend une autre dimension.
À la tête du Comité national des femmes aveugles de l’UN- ABPAM, elle ne se fixe pas seulement comme objectif de défendre leurs droits. Elle veut éviter qu’elles traversent les mêmes épreuves que les générations précédentes. « Je me suis engagée pour faire sortir les femmes handicapées de la misère », explique-t-elle.
Pour elle, l’autonomisation ne se limite pas aux activités génératrices de revenus.
» Elle passe aussi par la formation, le renforcement des capacités, l’accès à l’information, la connaissance des droits, le développement de la confiance en soi et la création de liens entre des femmes souvent isolées », détaille t-elle.
« Quand tu restes seule à la maison, personne ne vient vers toi. Mais lorsqu’on se retrouve en groupe, on échange, on rit, on se taquine. Cela nous empêche de penser aux choses négatives et nous aide à regarder la vie autrement », souligne t-elle.

Pour elle, l’émancipation commence parfois simplement par le fait de sortir de chez soi et de rencontrer d’autres femmes vivant la même réalité.
Au-delà de son emploi et de ses responsabilités au sein de l’UN- ABPAM, elle développe également de petites activités génératrices de revenus à domicile. Elle vend de la glace, de l’eau en sachet et confectionne des gâteaux secs. Une manière, selon elle, de contribuer aux revenus du ménage tout en montrant qu’une femme vivant avec un handicap visuel peut aussi entreprendre.
Son engagement est aussi nourri par les discriminations qu’elle continue d’observer.
Comme défis auxquels font face les femmes vivant avec le handicap visuel, elle cite entre autre 3 difficultés majeures : la marginalisation, la discrimination et le rejet.
Selon elle, ces réalités se manifestent dans la famille, où certaines sont tenues à l’écart des décisions importantes, dans le monde du travail, où leurs compétences sont souvent remises en cause, ou encore dans la vie affective, où les préjugés persistent.
Elle se souvient d’ailleurs s’être elle-même interrogée, adolescente, sur la possibilité d’aimer et d’être aimée après être devenue aveugle.
Aujourd’hui mère de deux enfants, elle répond à cette question par son propre parcours. À la société, elle adresse cet appel : remplacer les préjugés par la rencontre.
« Approchez-vous de nous pour voir comment nous vivons. Vous verrez qu’une femme handicapée peut tout faire avec un peu d’accompagnement », lance t-elle.
Elle refuse que le handicap soit systématiquement associé à la mendicité ou à l’incapacité.
Parmi les idées reçues qu’elle entend régulièrement figure celle selon laquelle les oreilles des personnes avec un handicap visuel, remplacent leurs yeux. Des affirmations qu’elle n’a pas réfuté mais avec réserve. « Les oreilles ne remplacent pas les yeux. Elles nous permettent simplement d’être plus attentifs à ce qui nous entoure. Comme nous ne voyons pas, nous écoutons davantage », indique t-elle.
En plus d’être plus attentive à l’écoute, il y’a également le touché, qui aide à comprendre son environnement.
Son souhait? Une inclusion totale dans la société
Pour Safiatou Ouédraogo; les autorités doivent intégrer davantage les personnes handicapées dans les politiques publiques. « Il n’y a pas de développement si l’on oublie une partie de la population », lance t-elle.
Elle souhaite simplement que les femmes qu’elle représente à travers l’UN ABPAM puissent dire qu’elles ont été écoutées, accompagnées et renforcées. Et lorsqu’elle s’adresse directement aux femmes handicapées visuelles, son message se tourne surtout vers l’autonomie et la résilience .
« Ne vous apitoyez pas sur votre sort. Ne vous asseyez pas à la maison. Nous sommes aveugles des yeux, mais pas du cœur. Tant que nous avons la vie et la santé, nous devons avancer », lance t-elle.
Dans le récit de son parcours, une phrase revient souvent dans sa bouche : « Je ne veux pas qu’elles suivent le même sort que moi. »
Diane SAWADOGO/ MoussoNews
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