Sophie Zagré : Enseignante, communicatrice et médiatrice au service de la paix

Pendant plus de 20 ans, Sophie Zagré a évolué au cœur des mécanismes de médiation et de prévention des conflits au Burkina Faso. Enseignante de formation, communicatrice de profession et experte en développement social, elle a fait du dialogue, de l’écoute et de la cohésion sociale les piliers de son parcours. Derrière cette spécialiste reconnue de la gestion des conflits se cache pourtant une trajectoire construite au fil des opportunités, des rencontres et d’un engagement constant pour le vivre-ensemble.
« Je suis experte senior en développement social et communication , agréée auprès de l’Agence de Promotion de l’Expertise Nationale », se présente-t-elle avec simplicité. Son domaine d’expertise englobe notamment la prévention et la gestion des conflits ainsi que la restauration de la paix.
Pourtant, rien ne la destinait initialement à ce métier. Après des études littéraires, Sophie Zagré débute sa carrière dans l’enseignement. Partie rendre visite à des proches dans un pays voisin, elle y restera plusieurs années et exercera comme professeure de français dans les lycées.« J’ai passé environ huit ans comme enseignante », raconte-t-elle.
Passionnée de communication depuis ses années universitaires, elle nourrit déjà l’ambition d’approfondir sa formation dans ce domaine. Mais le contexte de l’époque ne facilite pas les choses. Après sa maîtrise, poursuivre des études de journalisme ou de communication nécessitait souvent de partir à l’étranger, une opportunité qui ne s’offrira pas à elle. »C’était le début de la Révolution et l’accent était davantage mis sur les filières scientifiques pour l’obtention d’une bourse de l’Etat » , se souvient-elle.
De retour au Burkina Faso, après avoir suivi une formation des Professionnels de la communication et des Attachés de presse , le destin place sur sa route une institution naissante : le Médiateur du Faso. L’institution recrute alors son personnel. Sophie Zagré postule, passe avec succès le test et rejoint l’équipe. Une expérience qui marquera profondément le reste de sa carrière.
D’abord chargée de la communication, puis responsable de la coopération internationale, elle découvre progressivement l’univers de la médiation institutionnelle. Pendant près de 20 ans, elle participe à de nombreuses formations, conférences et rencontres nationales et internationales consacrées à la résolution des conflits. « Quand je suis arrivée, la médiation républicaine était encore peu connue. Nous apprenions constamment », explique-t-elle.
Au fil du temps, elle se forme auprès de réseaux africains, francophones et internationaux de médiateurs et d’ombudsmans. Cette immersion lui permet d’acquérir une solide expertise et fait naître en elle une véritable passion pour la médiation.
Aujourd’hui, Sophie Zagré est médiatrice agréée auprès du Centre d’arbitrage, de médiation et de conciliation de Ouagadougou (CAMC-O). Elle intervient également au sein d’un Cabinet spécialisé dans la formation et l’accompagnement en médiation.
Pour elle, le rôle d’un expert en gestion des conflits va bien au-delà du simple règlement des différends. « Il faut d’abord analyser les causes profondes des tensions, comprendre les besoins des différentes parties et les réalités du terrain », explique-t-elle.
L’objectif est ensuite de faciliter le dialogue afin de parvenir à des solutions mutuellement acceptables. Dans le processus de médiation, aucune partie ne doit se sentir lésée au profit de l’autre. La recherche du consensus constitue le fondement même de la démarche.
L’experte insiste également sur l’importance de la prévention. Former les populations à la communication non violente, accompagner les organisations, les communautés ou les entreprises dans la gestion des relations humaines et mettre en place des mécanismes d’alerte précoce, figurent parmi les moyens les plus efficaces pour éviter l’escalade des tensions.
Pour illustrer sa vision, Sophie Zagré compare souvent les conflits à un iceberg. « Ce que l’on voit à la surface n’est qu’une petite partie du problème. La plus grande partie se trouve en profondeur », explique-t-elle.
Selon elle, derrière un conflit se cachent souvent des frustrations accumulées, des incompréhensions, des sentiments d’injustice ou encore des blessures anciennes qui ne sont pas toujours exprimées.

Les conflits les plus traités par Sophie
Les conflits qu’elle rencontre sont d’ailleurs très divers. Ils peuvent concerner la famille, le monde professionnel, les communautés, les relations entre citoyens et administration ou encore les affaires. « Les conflits existent dans tous les secteurs de la vie », affirme-t-elle.
Lorsqu’elle évoque les principales sources de tensions au Burkina Faso, son analyse met en lumière plusieurs facteurs majeurs. Parmi eux figurent les conflits fonciers liés à la pression démographique et à la spéculation sur les terres. Elle cite également les difficultés de cohabitation entre agriculteurs et éleveurs, souvent provoquées par l’insuffisance des espaces pastoraux ou les dégâts causés aux cultures.
Les tensions autour de l’exploitation minière constituent également une source importante de conflits. Certaines populations estiment ne pas bénéficier suffisamment des retombées économiques des projets extractifs ou contestent les conditions de leur déplacement.
À cela s’ajoutent les fractures socioculturelles, notamment certaines pratiques traditionnelles controversées, les rivalités politiques locales, les insuffisances de gouvernance, le chômage des jeunes, les dysfonctionnements administratifs ainsi que les perceptions d’injustice ou d’impunité.
L’experte souligne également l’impact de la crise sécuritaire qui touche le Burkina Faso depuis plusieurs années. Selon elle, les groupes armés exploitent parfois les frustrations locales pour recruter et fragiliser davantage la cohésion sociale.
Malgré son expérience, Sophie Zagré reconnaît que la médiation reste un exercice exigeant. Le premier défi est de conserver une neutralité absolue. « Chaque partie est convaincue d’avoir raison », explique-t-elle. Le médiateur ne doit pourtant imposer aucune solution. Son rôle consiste à accompagner les protagonistes vers leur propre accord.
La gestion des émotions représente également un défi majeur. Colère, tristesse, frustration ou désir de rupture du dialogue peuvent à tout moment perturber le processus. Face à ces situations, le médiateur s’appuie sur des techniques acquises lors de formations spécialisées en neurosciences, psychologie, sociologie et communication.
L’impartialité demeure enfin une exigence permanente. « Chaque partie doit se sentir écoutée et comprise », insiste-t-elle. Parmi les expériences qui l’ont marquée figure un conflit au sein d’un conseil municipal ayant conduit à la paralysie de son fonctionnement. La médiation menée à l’époque avait permis de révéler des tensions profondes qui ne s’exprimaient pas publiquement.
D’un côté, certains élus se sentaient méprisés parce qu’ils n’étaient pas fonctionnaires ou universitaires. De l’autre, les incompréhensions s’étaient accumulées au fil du temps. « Nous avons découvert que le véritable problème n’était pas celui qui apparaissait au premier regard », explique-t-elle. La médiation a finalement permis de trouver une solution consensuelle et de relancer le fonctionnement du conseil.
Parallèlement à ses activités de médiatrice, Sophie Zagré poursuit une autre passion : la transmission du savoir.
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Grâce à son expérience d’enseignante, elle participait déjà depuis 1996, régulièrement chez le Médiateur du Faso, à des campagnes de sensibilisation et à des formations sur la médiation. Et en 2016, elle a commencé à enseigner dans une filière universitaire spécialisée en prévention, gestion des conflits et restauration de la paix. Pour elle, c’est une mission qu’elle considère essentielle pour faire la promotion du règlement à l’amiable des conflits dans notre pays et surtout préparer un vivier de médiateurs professionnels.
Les devanciers ont compris cela en créant depuis 2023, le Réseau des Médiateurs Professionnels d’Afrique (REMPA) avec des Cellules Pays, dont celle du Burkina Faso, pour vulgariser la médiation au profit des gouvernants et des populations.

Au fil de sa carrière, un autre constat s’est imposé à elle : la forte présence des femmes dans le domaine de la médiation.
Lors des rencontres internationales auxquelles elle a participé, elle a observé un nombre important de médiatrices et d’ombudsmans occupant des postes de responsabilité. « Je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup de femmes dans ce domaine », souligne-t-elle.
Si elle estime que les hommes et les femmes reçoivent exactement la même formation et appliquent les mêmes méthodes, elle considère que certaines qualités souvent associées aux femmes, comme l’écoute, la rigueur ou la capacité à instaurer la confiance, peuvent constituer des atouts dans les processus de médiation. Aujourd’hui encore, elle observe un intérêt croissant des femmes burkinabè pour cette profession, notamment parmi les juristes et les avocates.
Pour Sophie Zagré, une chose demeure certaine : aucune paix durable ne peut être construite sans l’implication des femmes. « La paix est l’affaire de tout le monde », affirme-t-elle. Femmes, hommes, jeunes, leaders communautaires, autorités administratives et coutumières doivent, selon elle, contribuer ensemble à bâtir une société plus apaisée.
En décembre 2016, Sophie Zagré a été décorée Officier de l’Ordre de l’Etalon . Après plus de 20 ans passés à rapprocher les points de vue et à encourager le dialogue, elle continue de croire que la compréhension mutuelle reste la meilleure réponse aux divisions.
Annick HIEN/MoussoNews
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