Viols sur mineurs au Burkina : « Il n’existe pas un profil unique de l’agresseur », explique la Dre Yabré Awa Sandra Esther Zongo

 » Comment un adulte peut-il concevoir le projet de violer un enfant ? ». Face aux violences sexuelles faites aux enfants, la psychologue Dre Yabré Awa Sandra Esther Zongo analyse les facteurs qui favorisent le passage à l’acte, les conséquences du traumatisme sur les victimes et le rôle essentiel de l’entourage dans leur reconstruction. Elle appelle notamment à croire la parole de l’enfant, à éviter les arrangements à l’amiable et à privilégier une prise en charge médicale et psychologique précoce.

En tant que psychologue, comment expliquez-vous la recrudescence des cas de viols sur mineurs ?

Il est d’abord nécessaire de nuancer le mot « recrudescence » du fait qu’une partie de la hausse apparente des chiffres reflète aussi une meilleure dénonciation des faits, et non uniquement une augmentation réelle des violences. Les autorités judiciaires burkinabè ont d’ailleurs récemment durci leur réponse pénale face à ce qu’elles qualifient elles-mêmes de recrudescence, en excluant la médiation pénale pour ce type d’infraction. Cela dit, plusieurs facteurs contextuels propres au Burkina Faso actuel pèsent réellement sur la réalité du phénomène :

  • D’abord nous pouvons citer la crise sécuritaire et les déplacements massifs de population. Plus de deux millions de personnes déplacées internes, en grande majorité des femmes et des enfants, vivent dans des conditions de promiscuité, de précarité et d’affaiblissement des structures familiales et communautaires protectrices. Les données humanitaires disponibles montrent que la très large majorité des survivantes de violences basées sur le genre recensées sont des personnes déplacées internes.
  • Ensuite, nous pouvons parler du cas de l’affaiblissement des mécanismes traditionnels de régulation sociale. Avant, il y avait, le contrôle communautaire, la présence des aînés, les repères familiaux stables qui structuraient auparavant la vie des enfants, qui malheureusement sont de nos jours fragilisés par les déplacements et la désorganisation des villages touchés par l’insécurité.
  • Aussi, une des explications serait le poids de l’impunité et du silence. Une part importante des faits n’était historiquement pas signalée, par honte, par pression communautaire ou familiale à régler l’affaire à l’amiable, ou par méconnaissance des recours possibles, ce qui a longtemps entretenu un sentiment d’impunité chez certains agresseurs.
  • Il y a la situation socio-économique, c’est à dire une précarité économique qui se caractérise par la pauvreté qui expose davantage les enfants, notamment les filles en situation de déplacement ou de travail domestique précoce à des adultes en position de pouvoir ou de dépendance économique.
  • Nous pouvons parler également des TICs qui facilitent l’accès accru à des contenus pornographiques, y compris via les téléphones portables, qui peut désensibiliser certains individus déjà vulnérables sur le plan psychologique.

2. Quels sont les mécanismes psychologiques peuvent pousser un adulte à commettre des violences sexuelles sur un enfant ?

Il n’existe pas un profil unique de l’agresseur, mais la littérature clinique distingue plusieurs mécanismes, souvent combinés plutôt qu’isolés. On a :

  • La quête de pouvoir et la restauration narcissique : Une altération profonde de l’estime de soi et un sentiment d’impuissance personnelle amènent souvent l’agresseur à instrumentaliser l’acte sexuel. Davantage qu’une simple pulsion d’ordre sexuel, la recherche de domination et de contrôle absolu sur une victime perçue comme vulnérable, incapable de résister ou de dénoncer, permet de compenser provisoirement une insécurité interne majeure.
  • L’impact des distorsions cognitives : Il s’agit de biais de pensée ou d’auto-justifications par lesquels l’auteur minimise ou rationalise son comportement. Par exemple, l’agresseur croit que « l’enfant était consentant », « c’est une preuve d’affection », « cela ne lui nuit pas ». Ces mécanismes de défense permettent d’annuler la culpabilité, d’altérer la perception du consentement et d’opérer un glissement de la responsabilité vers la victime ou les circonstances.
  • La distinction entre paraphilie et passage à l’acte situationnel : Le diagnostic de trouble de la préférence sexuelle (pédophilie au sens clinique) ne concerne qu’une minorité d’auteurs. La majorité des agressions sexuelles sur mineurs sont commises par des agresseurs dits « situationnels », qui exploitent une opportunité contextuelle, une proximité (cadre familial, de soin ou de garde) ou une relation d’autorité directe.
  • Les antécédents de victimisation et la répétition du trauma : L’exposition de l’auteur à des violences physiques, psychologiques ou sexuelles durant sa propre enfance constitue un facteur de vulnérabilité psychosociale dans certains parcours. Sans jamais justifier l’acte, cette histoire personnelle peut s’exprimer à travers des mécanismes d’identification à l’agresseur ou de répétition d’un schéma relationnel altéré.
  •  L’altération des capacités d’empathie : Un déficit de décentration cognitive et d’empathie empêche l’auteur d’identifier ou de se représenter la souffrance psychique de la victime. Ce phénomène est parfois renforcé par des représentations socioculturelles qui dévalorisent la parole de l’enfant ou sanctuarisent l’autorité de l’adulte.
  • Les facteurs contextuels de désinhibition : L’usage de substances psychoactives telles que l’alcool ou les drogues, l’isolement social et la perception d’une faible dissuasion judiciaire constituent des catalyseurs du passage à l’acte.

3. Quelles sont les conséquences psychologiques du viol sur un enfant, à court, moyen et long terme ?

  • À court terme (jours à quelques mois) : état de choc, confusion, troubles du sommeil et de l’alimentation, régression comportementale (énurésie, langage bébé chez le jeune enfant), peur intense de certains lieux ou personnes, repli sur soi ou au contraire agitation, sentiment de honte et de culpabilité souvent renforcé si l’entourage réagit par le déni ou le silence.
  • À moyen terme (quelques mois à 1-2 ans) : symptômes de stress post-traumatique (reviviscences, cauchemars, évitement, hypervigilance), troubles anxieux, chute des résultats scolaires, troubles relationnels avec les pairs, parfois sexualisation inadaptée du comportement chez le jeune enfant, développement possible d’une dépression.
  • À long terme c’est-à-dire à l’adolescence et à l’âge adulte, il peut survenir entre autres une atteinte durable de l’estime de soi et du sentiment de sécurité de base, des difficultés dans les relations affectives et la sexualité adulte, un risque accru de troubles anxio-dépressifs chroniques, parfois conduites à risque tels que des comportements auto-destructeurs, la consommation de substances peuvent être utiliser comme tentative de gestion de la souffrance psychique, et dans certains cas un risque de reproduction transgénérationnelle du traumatisme si aucune prise en charge n’a eu lieu.

Cependant, il est important de souligner qu’aucune de ces conséquences n’est une fatalité car une prise en charge précoce, un entourage soutenant et non jugeant, changent considérablement la trajectoire de l’enfant.

Lire aussi: Viols sur mineurs au Burkina Faso: Ces violences qui se cachent derrière la confiance – Mousso News

4. Comment les familles et l’entourage peuvent-ils accompagner un enfant victime afin de limiter les traumatismes ?

Lorsqu’un enfant a été victime d’un viol, les familles et son entourage doivent adopter certains comportements pour limiter les traumatismes. Quelques recommandations sont entre autres :

  • Croire l’enfant et le lui dire explicitement. Le doute ou la mise en question de sa parole aggrave considérablement le traumatisme ; c’est souvent la réaction de l’entourage, plus que l’acte lui-même, qui détermine l’évolution psychologique de l’enfant.
  • Ne jamais faire porter la responsabilité à l’enfant, même implicitement. Eviter de lui faire certains reproches telles que « pourquoi tu y es allé(e) », « pourquoi tu n’as rien dit avant », etc.
  • Éviter la médiation à l’amiable ou l’arrangement familial/communautaire qui viserait à étouffer l’affaire qui est une pratique encore fréquente dans certains contextes, mais que la justice burkinabè cherche justement à limiter aujourd’hui, car elle prive l’enfant de reconnaissance officielle du préjudice subi et renforce le sentiment d’impunité de l’agresseur.

  • Consulter rapidement une structure médicale (dans les 72 heures si possible, pour la prise en charge médicale et les preuves), puis engager un accompagnement psychologique spécialisé, même en l’absence de symptômes visibles immédiatement.
  • Maintenir autant que possible la stabilité du quotidien de l’enfant (école, activités, relations habituelles), sans le surprotéger au point de l’isoler davantage.
  • Eviter de provoquer les reviviscences chez l’enfant victime. Dans ce cas, ne pas demander à l’enfant de répéter les détails du récit à chaque nouvel interlocuteur : centraliser autant que possible le recueil de sa parole auprès de professionnels formés, pour éviter une revictimisation.
  • Se faire accompagner soi-même en tant que parent ou proche par un psychologue : l’entourage vit souvent un choc secondaire (culpabilité, colère, impuissance) qui, s’il n’est pas traité, peut involontairement peser sur l’enfant.

Diane SAWADOGO/ MoussoNews


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