Viols sur mineurs au Burkina : « Le durcissement des peines ne peut pas constituer à lui seul une politique de lutte », Cécile Thiombiano

Alors que le Ministère de la Justice entend renforcer la réponse pénale face aux viols sur mineurs, la juriste Cécile Thiombiano analyse les enjeux juridiques liés à cette situation. Dans une circulaire datée du 17 juillet 2026, le Garde des Sceaux, Me Edasso Rodrigue Bayala, a demandé aux procureurs de ne plus recourir à la médiation pénale, à la composition pénale ou aux travaux d’intérêt général dans les affaires de viol sur mineur. Pour la juriste, cette fermeté doit s’accompagner d’une action sur la prévention, le signalement, la protection des victimes et l’effectivité de la justice.

1- On assiste à une multiplication des cas de viols sur mineurs. D’un point de vue juridique, comment analysez-vous cette situation ?

D’un point de vue juridique, ces cas de viols sur mineurs doit nous interpeller à plusieurs niveaux.Le viol sur mineur est évidemment une infraction pénale extrêmement grave. Mais l’analyser uniquement sous l’angle de la sanction serait insuffisant. Lorsqu’un enfant est victime de viol, cela nous interroge aussi sur l’ensemble de notre système de protection de l’enfance : qu’avons-nous pu faire pour prévenir cette violence, pour la détecter, pour protéger l’enfant et, lorsqu’elle survient, pour garantir l’accès aux soins, à la justice et à un accompagnement adapté ?

Ensuite, cette situation nous oblige à interroger l’effectivité de notre dispositif juridique. Le Burkina Faso dispose de textes qui répriment les violences sexuelles et organisent la protection des victimes. La question n’est donc plus seulement : « avons-nous des lois ? », mais également : « ces lois protègent-elles effectivement les enfants ? ».

Cela suppose de regarder toute la chaîne : la prévention, le signalement, l’accueil de la parole de l’enfant, l’accès aux soins, la collecte et la conservation des preuves, l’enquête, les poursuites, le jugement, mais aussi l’accompagnement psychologique et social de la victime.

Il faut également être prudents avec l’expression « multiplication des cas ». Ce que nous observons peut traduire une augmentation des violences, mais aussi une libération progressive de la parole et une augmentation des signalements. Pour l’affirmer juridiquement et statistiquement, nous avons besoin de données consolidées.

Ce qui est certain, en revanche, c’est que chaque situation qui n’est pas signalée, qui est étouffée par un arrangement familial ou social, ou qui n’aboutit pas à une réponse appropriée contribue à créer un environnement d’impunité.

Le ministère de la Justice a récemment invité les tribunaux à appliquer les peines maximales dans les affaires de viol sur mineur. Quel regard portez-vous sur cette décision ?

Je voudrais d’abord apporter une petite précision juridique. La circulaire ne signifie pas que le ministère fixe lui-même la peine qui doit être prononcée par les juridictions. Elle donne des orientations de politique pénale aux parquets, notamment pour que les réquisitions soient à la hauteur de la gravité de ces infractions et puissent aller jusqu’au maximum prévu par la loi lorsque les circonstances le justifient. Le pouvoir d’appréciation de la juridiction demeure.Cette précision faite, je considère cette orientation comme un signal politique et judiciaire important.

Elle dit clairement que le viol sur mineur ne peut pas être banalisé et qu’il appelle une réponse pénale ferme. Je trouve également particulièrement importante la volonté d’écarter, dans ces affaires, les mécanismes comme la médiation pénale ou la composition pénale. Pourquoi ? comme je l’ai dit plusieurs fois, parce qu’un viol sur mineur n’est pas un conflit entre deux personnes qu’il faudrait simplement réconcilier. C’est une infraction grave qui porte atteinte aux droits fondamentaux et à l’intégrité d’un enfant.

Cette orientation peut donc contribuer à restaurer la confiance des victimes et des familles dans l’institution judiciaire, à condition évidemment qu’elle soit effectivement appliquée et accompagnée des moyens nécessaires.

Mais la fermeté de la réponse pénale doit toujours s’inscrire dans les principes fondamentaux de la justice : individualisation de la peine, respect des droits de la défense, appréciation des circonstances de chaque affaire et indépendance du juge.

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Le durcissement des peines est-il suffisant pour dissuader les auteurs ou faut-il agir sur d’autres leviers ?

Non. Le durcissement des peines est important, mais il ne peut pas constituer à lui seul une politique de lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants. Une peine, même très lourde, ne produit pleinement son effet dissuasif que si l’auteur potentiel sait qu’il existe une forte probabilité que les faits soient dénoncés, investigués et effectivement sanctionnés.

Il faut donc agir simultanément sur plusieurs leviers.

Le premier, c’est la prévention : éducation à la protection de l’enfant, information des familles et des communautés, apprentissage par les enfants de leurs droits et des mécanismes de signalement.

Le deuxième, c’est la détection et le signalement. Beaucoup de violences sexuelles sur les enfants se produisent dans des environnements où l’auteur est connu de la victime. Il faut donc créer des mécanismes suffisamment sûrs pour permettre à l’enfant de parler sans crainte et pour que sa parole soit entendue.

Le troisième concerne la qualité de la réponse judiciaire. Police et gendarmerie, magistrats, travailleurs sociaux et professionnels de santé doivent être suffisamment formés pour recueillir la parole de l’enfant, documenter les faits et préserver les éléments de preuve sans ajouter un traumatisme supplémentaire.Il y a ensuite la prise en charge. Une survivante de viol a besoin de justice, mais elle a également besoin de soins médicaux, d’un accompagnement psychologique, d’une protection sociale et d’une prise en charge des conséquences en matière de santé sexuelle et reproductive.

Enfin, nous devons combattre les mécanismes sociaux qui entretiennent le silence : la honte imposée à la survivante, la peur du scandale familial, les pressions pour retirer une plainte ou rechercher un arrangement.

La véritable dissuasion repose donc sur une chaîne cohérente : prévenir, détecter, protéger, poursuivre, juger et accompagner.

Le message adressé à l’auteur potentiel doit finalement être très simple : le viol d’un enfant ne sera ni banalisé, ni négocié, ni couvert par le silence, et lorsqu’il est établi, il donnera lieu à une réponse effective de la société et de la justice.

Et sur ce plan, nous saluons les efforts des acteurs Etatiques et plusieurs organisations de la société civile qui chaque jour , font de leur mieux pour contribuer, car l’Etat à lui seul ne peut pas tout faire….Avant de compter sur des sanctions, soyons tous et toutes des acteurs de première ligne pour sensibiliser et contrecarrer la survenue d’une violence sexuelle.

Diane SAWADOGO / MoussoNews


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