« Je voulais raconter la présence d’une mère mais pas l’absence d’un papa » Ingrid Bationo, photographe

À travers une série photographique réalisée dans le cadre du mentorat de PHOTOSA organisé par le Cercle des photographes du Burkina (CERPHOB), Marina Ingrid Bationo choisit de raconter la monoparentalité autrement. Loin de s’attarder sur le vide laissé par un père absent, sa photographe a plutôt mis en lumière la présence immense d’une mère, ces héroïnes silencieuses qui, chaque jour, portent, nourrissent, protègent et transmettent.
🔴 Présentez-vous.Je suis BATIONO Marina Ingrid, photographe et consultante en communication et gestion de projet. J’utilise la photographie pour explorer les liens invisibles qui façonnent nos vies : la transmission, le soin, la mémoire et les gestes du quotidien. Au fil de mes projets, je construis une démarche de photographie d’auteur ancrée dans les réalités humaines.Mon travail est inspiré du réel, mais il cherche toujours à révéler ce qui ne se voit pas immédiatement : les émotions, les silences et les gestes du quotidien qui racontent notre humanité.
🔴 Pourquoi la photographie ? Comment cette passion est-elle née ?
J’ai choisi la photographie parce qu’elle possède un pouvoir que les mots n’ont pas toujours. Elle peut dire l’indicible sans prononcer une seule phrase. Elle permet de regarder autrement des réalités que nous croyons connaître. Très tôt, j’ai compris que certaines émotions ne pouvaient pas être racontées ; elles devaient être montrées. Depuis lors, chaque photographie est pour moi une manière de préserver une mémoire, de rendre visibles des personnes ou des histoires que l’on oublie trop facilement.
🔴 Quel est votre univers photographique ? Quels sont les thèmes qui vous inspirent le plus ?
Je photographie les liens, les gestes,les traces, les marques. Par exemple, les liens entre une mère et son enfant, entre les générations, entre les individus et leur communauté, etc. Je suis fascinée par les gestes ordinaires qui portent une société : une main qui nourrit, un regard qui rassure, un corps qui protège. Ce sont ces gestes, souvent invisibles, qui racontent selon moi les plus grandes histoires.
🔴 Dans le cadre du projet PHOTOSA, vous avez choisi de travailler sur la monoparentalité. Pourquoi ce thème en particulier ?
Parce que je voulais raconter la présence extraordinaire d’une mère plutôt que l’impact de l’absence d’un père. Nous parlons souvent des familles monoparentales à travers le manque, les difficultés, la souffrance,etc. Moi, j’ai voulu déplacer le regard. Derrière chaque mère qui élève seule son enfant se cache une force immense, souvent silencieuse, qui mérite d’être regardée autrement.PHOTOSA ne m’a pas seulement permis de produire une série. Cette aventure m’a appris à penser un projet photographique dans sa globalité : construire un récit, assumer une écriture personnelle et accepter de creuser une même question plutôt que de courir après les sujets.
🔴 Vous expliquez que ce projet est inspiré de votre propre histoire, celle d’une enfant élevée seule par sa mère après le départ de votre père. Pourquoi avoir choisi de raconter cette histoire aujourd’hui et à travers la photographie ?
Au départ, je pensais raconter mon histoire. Puis j’ai compris que ce n’était pas la plus importante. Ce qui comptait, c’était de raconter une histoire dans laquelle d’autres puissent se reconnaître.J’ai choisi de la raconter maintenant parce qu’avec le temps, certaines blessures cessent de demander des explications et commencent à produire du sens. Je ne photographie pas mon passé pour m’y enfermer. Je le photographie pour le transformer en un langage universel. Mon histoire est singulière, mais les émotions qu’elle porte sont partagées par des milliers d’enfants et de parents. Si mes images peuvent permettre à quelqu’un de se sentir compris ou reconnu, alors elles auront trouvé leur raison d’être.
🔴 Était-ce une manière de mettre des images sur des émotions que les mots ne suffisent pas toujours à exprimer ?
Absolument. Les émotions les plus profondes résistent souvent aux mots. Une photographie peut laisser de la place au silence, et parfois ce silence dit beaucoup plus. Je voulais que chaque image soit ressentie avant d’être expliquée.
🔴 Quel message souhaitez-vous transmettre à travers cette série de photographies ? Est-ce un message destiné à votre père, aux parents, aux enfants de familles monoparentales ou à la société de manière générale ?
Mon message est simple : derrière chaque enfant qui grandit se cache souvent un adulte qui a choisi de ne pas abandonner. Cette série est un hommage à toutes les personnes qui continuent d’aimer malgré la fatigue, les difficultés et parfois la solitude. Ce n’est pas un message adressé à une seule personne ; c’est une invitation à reconnaître ces héroïsmes discrets que notre société remarque trop peu.
🔴 Vos images dégagent-elles davantage la douleur et le sentiment d’abandon, ou avez-vous également voulu montrer la force, la résilience et le chemin parcouru par votre mère et vous malgré son absence ? Pourquoi ce choix ?
Les deux existent. Mais je n’ai pas voulu que la douleur soit le dernier mot. Ce qui m’intéresse, c’est ce que les êtres humains font de leurs blessures. Certaines blessures détruisent. D’autres deviennent une force. Cette série parle de cette capacité extraordinaire à continuer d’aimer, à continuer d’élever, à continuer de croire en l’avenir malgré les absences.
🔴 Certaines personnes pourraient voir dans ce projet une forme de règlement de comptes personnel. Que leur répondez-vous ?
Non. Un règlement de comptes cherche un coupable. Mon travail cherche à comprendre. La photographie ne m’intéresse pas lorsqu’elle accuse ; elle m’intéresse lorsqu’elle éclaire. Si cette série était une colère, elle serait restée enfermée dans ma mémoire, voir dans mon histoire. J’ai voulu qu’elle devienne un espace où d’autres personnes puissent reconnaître leur histoire.Je ne photographie pas pour donner des réponses. Je photographie pour inviter chacun à regarder autrement ce qu’il croyait déjà connaître.
🔴 Comment avez-vous construit cette série photographique ? Comment avez-vous choisi les mises en scène, les lieux, les objets ou les symboles qui apparaissent dans vos images ?
Cette série a été construite sous le regard exigeant de mon mentor, Adrien Bitibaly, qui m’a initiée à la photographie d’auteur et m’a appris à penser une série comme un récit plutôt que comme une succession de belles images. Avant de rencontrer Adrien, je cherchais surtout à réaliser de belles images, que je transformais en success story pour des ONG et/ou pour des particuliers. Il m’a appris qu’une photographie pouvait être bien plus qu’une image réussie : elle pouvait devenir un langage, une pensée, une œuvre. C’est cet accompagnement qui a profondément transformé ma manière de regarder, de raconter, de photographier.Ensemble, nous avons interrogé le sens de chaque image, jusqu’à ce que chacune trouve naturellement sa place dans l’ensemble. Chaque photographie représente une étape : porter, nourrir, protéger, transmettre, espérer. Les lieux, les objets et les gestes n’ont jamais été choisis pour leur seule esthétique, mais pour leur capacité à faire naître une émotion et à porter une signification. Je souhaitais que les symboles restent suffisamment ouverts pour que chacun puisse y reconnaître une part de sa propre histoire. Au final, cette série ne raconte pas seulement plusieurs scènes de vie ; elle compose une seule et même image : celle de la bravoure silencieuse et de l’héroïsme quotidien de toutes celles qui choisissent de rester debout pour deux.
🔴 Ce travail vous a-t-il demandé de revivre certains souvenirs douloureux ? Comment avez-vous vécu ce processus de création sur le plan émotionnel ?
Oui. Mais j’ai compris que créer ne consiste pas seulement à se souvenir ; cela consiste aussi à regarder autrement ce que l’on a vécu. Pendant longtemps, je regardais cette histoire avec les yeux de l’enfant que j’étais. La photographie m’a permis de regarder cette histoire avec les yeux de la femme que je suis devenue. Ce changement de regard a été profondément libérateur.
🔴 Quelle a été la réaction de votre mère lorsqu’elle a découvert ce projet ? Et celle de votre entourage ?
Je crois qu’elle s’est surtout sentie vue. Beaucoup de mères accomplissent des choses extraordinaires sans jamais attendre de reconnaissance. À travers ce projet, je voulais lui rendre hommage et simplement lui dire : je vois tout ce que tu as porté, même ce que tu ne m’as jamais raconté. Merci maman.
🔴 Espérez-vous que cette série puisse ouvrir le dialogue sur les conséquences de l’abandon parental et sur la réalité des familles monoparentales ?
Oui. Pas seulement sur l’abandon parental, mais aussi sur la valeur du soin. Une société parle souvent de réussite, beaucoup moins de celles et ceux qui rendent cette réussite possible en prenant soin des autres. J’espère que cette série encouragera davantage de compréhension, de reconnaissance, de dialogue et d’écoute.
🔴 Selon vous, qu’est-ce que le public doit retenir après avoir découvert vos photographies ?
J’aimerais que chacun quitte l’exposition avec une question : Qui, dans ma vie, est resté debout pour moi ? Si cette question surgit, alors les photographies continueront à vivre bien après que le visiteur aura quitté la salle car selon moi, elles resteront présentes dans leur esprit.
🔴 Après ce projet très intime, souhaitez-vous poursuivre l’exploration de sujets liés à votre histoire personnelle ou vous orienter vers d’autres thématiques photographiques ?
Ce projet est le début d’une recherche plus vaste sur les liens invisibles qui permettent à nos sociétés de rester debout. Je souhaite continuer à explorer la transmission, la mémoire, les gestes du quotidien et toutes ces formes discrètes de solidarité qui contribuent à nous façonner, nous, notre communauté, notre pays, et le monde entier.
🔴 Si votre père regardait aujourd’hui cette série de photographies, quel serait le message que vous aimeriez qu’il comprenne, sans forcément avoir besoin de lui parler directement ?
J’aimerais qu’il comprenne une chose essentielle : l’absence laisse une trace, mais elle ne définit pas toute une vie. Ce projet ne raconte pas ce qui nous a manqué. Il raconte ce qui nous a permis d’avancer. Il parle de l’amour qui est resté, de la force qui a grandi et de la dignité avec laquelle une mère peut changer le destin de son enfant malgré cette absence.Je n’ai pas photographié l’absence d’un père. J’ai plutôt photographié la présence immense d’une mère, car pour moi, les héroïnes ne portent pas toujours une cape. Parfois, elles portent simplement un enfant.


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Diane SAWADOGO/ MoussoNews
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