Koko Dunda, Faso Danfani, la « gentrification » vestimentaire

Depuis plusieurs mois, la mode vestimentaire burkinabé est marquée par la « visibilisation » d’une étoffe approprié et mise en valeur par le styliste Bazem’sé. Elle a été renommée « Koko Dunda » qui signifie en dioula l’Entrée de Koòko – Quartier de la ville de Bobo-Dioulasso.

Ce pagne est apprécié et plusieurs personnes de classe sociale plutôt élevée sont fières de s’en habiller. En effet, le styliste aurait fait imprimer artisanalement sur l’étoffe plusieurs couleurs de plusieurs motifs. L’initiative du styliste a été fortement appréciée et il n’est pas rare de voir telle ou telle personnalité politique ou célébrité s’habiller d’une robe ou une chemise aux motifs de Koko Dunda sous des coutures diverses.

« Koko Dunda » ne s’est pas toujours appelé ainsi.

Nous l’avons connu sous les noms suivants : « Tchè ti barala » ou « Soro man guêlè ». La première expression veut dire mon mari est au chômage et la seconde appellation signifie Facile de s’en procurer (en terme de cout). Ces deux noms clairement péjoratifs ont leur sens dans le contexte où ce sont les personnes, généralement des femmes de classe sociale défavorisées qui portaient ce type de tissus car le cout d’acquisition était très bas, environ 750F CFA le pagne comparativement aux pagnes imprimés venu de la Côte d’Ivoire, du Bénin ou de Hollande.

 

De la valorisation à l’embourgeoisement

L’idée de donner de la valeur à Koko Dunda est à encourager. Elle devra permettre en plus de lever le cliché de la pauvreté dans une société que l’on veut égalitaire et mais aussi d’augmenter la capacité économique des teinturières et teinturiers puisque le pagne s’écoulera en grande quantité.

Aussi, la valorisation d’une étoffe stigmatisée et portée auparavant par les personnes démunies voudrait ce que ce pagne soit porté par tout le monde mais reste accessible à toutes les bourses y compris celles et ceux qui le portaient parce qu’elles-ils n’avaient pas d’autre option de s’habiller.

Seulement, nous nous interrogeons : depuis son appropriation par le styliste burkinabé, Koko Dunda coute entre 2,500F CFA et 3,500F CFA au marché et bien plus cher à certains endroits pouvant aller jusqu’à 5,000F CFA le pagne. Est-ce que les personnes qui originellement s’habillaient par ce pagne y ont-elles encore accès ? Leur bourse financière leur permet-elles de s’acheter Koko Dunda ? Cette valorisation profite finalement à qui ? Visiblement, seules les personnes de la classe moyenne et plus peuvent se procurer le pagne parce qu’il est aujourd’hui un accessoire de mode, du chic.

L’exemple du Faso Danfani

Le concept de valorisation d’étoffes locales n’est pas nouveau. Seulement, il tombe chaque fois dans une autre dimension parce qu’il n’est pas suivi par une politique dépourvue d’intentions bourgeoises. Le cas du Faso Danfani (FDF) est une illustration évidente. Je me rappelle, il y’a une dizaine d’années seulement mais des années bien après les initiatives de la Révolution, peu de personnes voulaient entendre parler de ce pagne tissé artisanal. Quand, on le portait, on était vu comme un-e « villageois-e ». Au lycée, lors de nos journées dites traditionnelles, il fallait emprunter une tenue soit à ses grands-parents, soit à ses parents qui a avaient eux aussi, une tenue juste pour des cérémonies traditionnelles. Rarement, une personne s’habillait en FDF comme tenue de ville ou tenue administrative. Les personnes vivant en milieu rurale par contre s’en procuraient aisément car leur capacité financière de s’acheter le pagne classique imprimé est faible. Mais depuis quelques temps, il est courant de voir des personnalités politiques, ou célèbres porter fièrement des tenues en FDF. Plusieurs créateurs et créatrices de mode l’ont également mis en valeur sous plusieurs coutures dans leur collection et durant des défilés de mode.

Aujourd’hui, le FDF n’est plus accessible à tout le monde à cause de son cout devenu très élevé. Pour la confection d’une tenue masculine traditionnelle, il faut débourser entre 50,000F CFA et 60,000F CFA. Le pagne du FDF coute en moyenne 6,000F CFA et peut aller au-delà en fonction des motifs, des couleurs et des textures. En 2015, le ministère des droits des femmes à engager une politique pour imposer le FDF comme pagne officiellement de la célébration de la 08mars. C’est un échec pour plusieurs raisons. Mais le facteur principal reste le cout toujours élevé du pagne du FDF, comparativement aux pagnes imprimés importés qui coutent le prix de 3pagnes pour le prix d’un pagne FDF.

Ainsi, le FDF est devenu un pagne bourgeois qui est porté par les personnes d’une capacité financière moyenne et/ou élevé.

Quelle est la limite entre la valorisation et l’embourgeoisement ?

Il y’a une infime barrière. Dans un contexte fortement régit par les normes capitalistes, la vigilance est de mise pour ne pas franchir cette limite. La valorisation (si elle est honnête) d’un produit local doit s’accompagner de politique de surveillance du prix et de la qualité du produit. Il est paradoxal voire incompréhensible qu’un produit national et à la base accessible à tout le monde, voit son prix grimper parce que le produit gagne en attention par une certaine élite sociale.

Si cette surveillance n’est pas effective, on continue de nourrir le lit de la pauvreté en creusant le fossé entre classe sociale, en empêchant les personnes à revenu faible dans un contexte de la vie chère de s’habiller en gardant leur dignité.

 

Par Stéphane Ségara-Simporé

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