Militer à l’ère du numérique pour l’égalité de droits : réalités et enjeux pour les défenseures de droits

Le numérique est un espace qui s’impose aujourd’hui comme un lieu privilégié de mobilisation, de plaidoyer et d’expression. L’espace numérique offre des opportunités pour porter haut et loin des messages d’impact, dénoncer des injustices et militer pour la justice sociale. Des avantages qui contribuent à donner de la force aux actions des défenseures de droits et activistes qui jouent un rôle essentiel d’information et de sensibilisation des populations sur des sujets capitaux. Le virtuel amplifie ainsi le militantisme de terrain, particulièrement dans des contextes où l’espace civique physique se rétrécit progressivement comme au Sahel et en Afrique de l’Ouest. 

Cependant, le numérique devient de plus en plus un environnement d’exposition à de nouveaux risques pour les activistes et défenseures de droits. Des statistiques révèlent que 16 à 58% de femmes sont confrontées à la violence numérique dans le monde et 90 à 95% de vidéos deepfake sont des images à caractère sexuel de femmes. 

La violence numérique ou encore la violence facilitée par la technologie, à l’égard des femmes en particulier, désigne tout acte de violence commis, assisté ou aggravé par l’utilisation des technologies de l’information et de la communication (téléphones mobiles, Internet, médias sociaux, jeux informatiques, messagerie de texte, courriels, etc.) simplement parce qu’elles sont des femmes. L’instantanéité qu’offre le numérique a pour effet de propager à une vitesse alarmante les violences numériques. De plus, ces violences sont alimentées par l’intelligence artificielle, l’anonymat et l’absence de lois et de mécanismes de responsabilité efficaces. 

Elle touche désormais toutes les sphères d’Internet : depuis le harcèlement en ligne et la traque en ligne jusqu’au doxxing, au partage non consenti d’images, aux deepfakes et à la désinformation, instrumentalisés pour réduire au silence, intimider et humilier les femmes et les filles. Selon le rapport mondial ‘’Tipping Point : The Chilling Escalation Of Online Violence Against Women In The Public Sphere’’ publié par ONU Femmes, 70 % des militantes et activistes ont été personnellement des cibles de cyberviolences dans l’exercice de leurs fonctions. 

Ce harcèlement déborde dans le monde réel : 41 % des femmes concernées déclarent que ces attaques en ligne ont entraîné des répercussions et des menaces dans la vie réelle. L’essor de l’IA représente une nouvelle menace qui prend de l’ampleur : 24 % des défenseuses des droits humains sont désormais confrontées à une cyberviolence amplifiée par l’intelligence artificielle, notamment par la création de « deepfakes » diffamatoires.

Cette réalité n’est que trop familière dans les pays d’Afrique et du Sahel. Selon les résultats d’une étude portant sur l’Afrique de l’Est et l’Afrique australe menée par l’Association for Progressive Communications (APC), 28 % des femmes et des militantes interrogées dans des pays tels que le Sénégal et l’Éthiopie ont déclaré subir les conséquences d’attaques numériques. Ce harcèlement coordonné prend une dimension différente dans les zones de crise : au Soudan, des défenseuses des droits des femmes interrogées dans le cadre d’une enquête menée par Tesneem ont rapporté avoir été arrêtées ou menacées d’arrestation en raison de leur militantisme au Soudan. En conséquence, elles sont contraintes de se retirer de la sphère numérique, privilégiant leur sécurité physique et optant pour des stratégies alternatives hors ligne.

Derrière ces statistiques se cachent des militantes confrontées à la désinformation sexiste, aux abus et à des réseaux de faux comptes qui s’en prennent à leur personne ou à leur vie privée afin de discréditer leur cause. Et tout cela contribue à saper une gouvernance numérique inclusive.

La violence numérique : bien plus qu’un simple impact virtuel

La violence numérique est persistante, intrusive et a des répercussions qui dépassent le monde virtuel, s’infiltrant dans les foyers, les lieux de travail et les communautés. Selon la forme de violence subie, elle continue de menacer les droits fondamentaux des femmes. Certaines femmes et filles abandonnent leurs études, réduisent leur présence en ligne, souffrent de troubles de santé mentale et perdent le courage de s’exprimer. Certaines subissent des violences physiques, voire sont victimes de féminicides, lorsque la violence numérique s’étend au monde réel. 

En 2025, dans le cadre des « 16 jours d’activisme contre la violence de genre », une campagne de sensibilisation (#VoicesFromTheMargins) menée par l’organisation Paradigm Initiative a donné la parole aux victimes de violence de genre en ligne (OVBG). Parmi la série de témoignages recueillis de manière anonyme, on peut lire « Mes photos privées ont été diffusées, et on m’a fait chanter en me disant de me taire sur des sujets importants, sinon elles seraient publiées » ou « Après chaque publication, je reçois des messages et des commentaires qui me critiquent, me traitant de personne aigrie. Une féministe… ». Un autre témoignage indique : « Quelqu’un a créé un faux compte à mon nom, en utilisant ma photo de profil et en publiant des messages désobligeants et humiliants à mon sujet. Les commentaires étaient sexistes et nuisibles à ma réputation, insinuant des choses sur ma vie privée et mon intégrité ». 

Dans une étude publiée par ONU Femmes sur la violence numérique, la militante Maria Fuentes l’a formulé ainsi : « Être constamment scrutée vous prive de votre tranquillité d’esprit. Il faut toujours être prête à 120 % avant d’exprimer une opinion en ligne. Si vous êtes féministe, si vous êtes militante, vous n’avez pas le droit à l’erreur. On ne vous pardonne même pas d’avoir un passé. » Toutes ces voix représentent celles de milliers de femmes qui subissent les conséquences de la violence numérique.

Cette réalité est aggravée par l’insuffisance des protections juridiques, car moins de 40 % des pays disposent de lois protégeant les femmes contre le cyberharcèlement, ce qui place des millions de femmes et de filles dans une situation de vulnérabilité, tandis que les auteurs de ces actes agissent en toute impunité. Près de 86 % des femmes et des filles vivent dans des pays où il n’existe aucune protection juridique solide contre la violence et la discrimination.

Changer le discours

Les espaces numériques devraient permettre aux femmes et aux jeunes filles d’agir et de s’exprimer librement. Ces espaces offrent des avantages indéniables, et il est important d’œuvrer pour un monde où la technologie serait un vecteur d’égalité, plutôt qu’une source de préjudice. Aucun défenseur des droits de l’homme ne devrait avoir à vivre dans la peur simplement parce qu’il est présent en ligne et milite pour la justice sociale. Il est donc essentiel d’adopter des approches multiples pour garantir la sécurité en ligne, notamment en investissant dans des campagnes de communication visant à modifier les comportements et axées sur une culture numérique responsable. Une autre approche consiste à mettre en place des politiques et des lois visant à sanctionner la violence de genre en ligne, en particulier dans les régions où ces lois font défaut. Nous devons également nous efforcer de doter les jeunes filles et les femmes des outils nécessaires pour comprendre les mécanismes de sécurité en ligne, afin qu’elles puissent se réapproprier les espaces numériques et faire pencher la balance en faveur d’une technologie au service de l’égalité.

La technologie numérique s’est sans aucun doute révélée être un catalyseur indéniable du progrès social. Cependant, la révolution numérique a exacerbé les formes existantes de violence fondée sur le genre (harcèlement sexuel, harcèlement obsessionnel, discours de haine, désinformation, diffamation, usurpation d’identité, etc.) tout en créant de nouvelles formes d’abus (piratage informatique, utilisation abusive de vidéos et d’images, « doxxing », cyberharcèlement, manipulation psychologique). Il semble judicieux que les gouvernements et les géants de la technologie collaborent pour lutter contre la violence facilitée par la technologie et redoubler d’efforts pour protéger les droits des femmes à l’ère numérique.

Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth, financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).

SANHOUIDI B. Aurélie


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