PDI, veuves, “cheffes de familles” : Ces femmes tissent leur autonomie sur la ceinture verte

À Tanghin, sur la ceinture verte de Ouagadougou, des femmes ont trouvé dans le maraîchage une réponse à leurs difficultés économiques. Ancienne commerçante, coiffeuse, déplacée interne ou veuve, elles exploitent leurs parcelles pour générer des revenus et soutenir leurs familles. D’une quarantaine de personnes à ses débuts à plus de 12 000 exploitants vulnérables aujourd’hui, la ceinture verte illustre le rôle que peut jouer l’accès à la terre dans le relèvement des communautés.

« Tchouk…. Tchouk… », la daba plongée avec affinité dans la terre humide, insuffle une vibrante ferveur. Il est 6h, les femmes sont déjà courbées sous la fraicheur de la végétation de septembre, daba en main, creusent sur chaque lopin de terre. Si certaines préparent leurs espaces pour de nouvelles récoltes, d’autres s’attèlent à se débarrasser des mauvaises herbes qui se sont incrustés dans les plants.

Sur la ceinture verte de la ville de Ouagadougou, des femmes et même des hommes tissent leur autonomie

Sur cette ceinture verte située au secteur 17 de Ouagadougou, derrière ces plants de légumes et de feuilles, se cachent des histoires de reconversion, de résilience et de reconstruction. Sur ces espaces, des femmes et même des hommes entretiennent leurs cultures de poivron, de piment, de menthe, de salade ou encore d’oseille. Pour eux, chaque récolte représente une possibilité de gagner de l’argent, de participer aux dépenses familiales et de répondre aux besoins personnels.

Ils ont bénéficié de formations, notamment à la fabrication de compostages et d’engrais bio

À 43 ans, Emeline Dokénou, burkinabè par naturalisation et d’origine togolaise fait partie de celles dont la vie a offert une seconde chance. Ici avec à sa possession 8 planches, elle cultive du poivron, du piment, de la menthe et du persil. Il y a précisement un an 6 mois, qu’elle a rejoint la ceinture verte. Avant cette expérience, elle vendait du donkounou (met local togolais) devant sa porte. Mais la mévente a fini par avoir raison sur son petit commerce. Elle a été obligée d’abandonner pour minimiser ses pertes qui devenaient conséquentes.

L’annonce de l’attribution des parcelles lui a alors ouvert une nouvelle perspective. « Quand on a pensé à nous pour nous octroyer les espaces, j’ai pensé aux revenus que je pouvais me faire. Je me suis dit que sûrement, le maraîchage allait être bénéfique que de vendre du donkounou sans revenus en retour », explique-t-elle.

Emeline Dokénou, mère de famille de 43 ans, burkinabè par naturalisation et d’origine togolaise

À quelques pas de son parcours, celui de sa coépouse, Fatimata Consigui, âgée de 40 ans, présente une autre réalité. Ancienne coiffeuse, elle a dû abandonner son métier en raison de difficultés respiratoires liées à son asthme. À la demande de son mari, elle a cessé de travailler et s’est retrouvée sans activité rémunératrice. « J’étais assise à la maison sans travail. Je dépendais de mon entourage pour mes médicaments. Même 500 F CFA pour me payer des serviettes hygiéniques, je n’en avais pas », confie-t-elle.

Fatimata Consigui, 40 ans exploite avec sa coépouse Emeline Dokénou pour assurer leur autonomie financière

L’arrivée sur la ceinture verte a marqué un changement dans son quotidien. Après l’attribution des espaces, les femmes ont été formées aux techniques de production : aménagement des planches, semis, compostage et autres pratiques utiles au maraîchage. 

Leur première récolte a été celle de l’oseille. Les recettes obtenues grâce à sa vente leur ont ensuite permis de financer progressivement d’autres cultures, notamment l’amarante et la salade. Cela a fait grandir leur activité à partir des premières ressources générées par leur travail.

Aujourd’hui, les deux coépouses disposent chacune de leur propre parcelle et de revenus personnels. Elles peuvent acheter leurs intrants, renouveler leur matériel et contribuer aux dépenses du foyer. Dans cette famille polygamique, chacune peut également satisfaire certains besoins sans attendre « la popote du jour ».

Aujourd’hui les 2 coépouses ont chacune un espace où elles cultivent

De PDI à maraichère puis entrepreneure, la résilience de Mariam Barry

À 40 ans, Mariam Barry a, elle aussi, trouvé dans la ceinture verte une réponse à une situation familiale devenue difficile. Originaire de Barsalgho, elle vit à Ouagadougou avec des proches, dont des membres de sa famille ayant fui la crise. Mère de famille, elle est devenue par la suite « cheffe de famille ». Alors que son mari était employé dans une usine, celui-ci a vu son travail lui échapper des doigts après sa fermeture. Face à une grande famille dont personne n’a aucune source de revenus, Mariam a décidé de prendre en charge la famille.

Elle s’est lancée dans la vente de riz sauce dans le quartier. Les maigres revenus lui permettaient tant bien que mal d’offrir de quoi manger à sa famille.

Puis la bonne nouvelle…

 « J’étais devant ma table de commerce, quand je voyais de loin des hommes garés, calepins en main avec des outils inspectait l’espace vide. Je me suis approchée après avoir su de quoi il s’agissait, j’ai proposé mon aide sur certaines informations sur le quartier », se rappelle-t-elle. 

Mariam Barry, maraîchère qui, grâce à cela, s’est lancée également dans l’entrepreneuriat avec l’ouverture d’un kiosque où elle vend de la nourriture

Après ces évènements, 2 ans après, elle exploite aujourd’hui avec sa mère de 80 ans, une vingtaine de planches au total. Mariam Barry y cultive notamment de la salade, de la menthe, de l’aubergine, de l’épinard, de l’oseille et de l’amarante.

Mais Mariam ne s’est pas arrêtée à la vente des récoltes. 15.000, 20.000 FCFA… les revenus du maraichage devenaient intéressants pour cette cheffe de famille. Elle pense alors à fructifier son gain en ouvrant un kiosque où elle propose le petit-déjeuner et le déjeuner. Le maraîchage est ainsi devenu un moyen de développer une seconde activité et de diversifier ses sources de revenus.

« À la maison, c’est moi qui fais tout. Avant, quand mon mari travaillait, il donnait, mais maintenant qu’il n’a rien, je suis comme la cheffe de famille. J’arrive à déposer un sac de riz, le maïs, je fais tout comme dépense dans la maison et même l’école des enfants », explique-t-elle.

« Au moins, je n’ai pas à mendier »

A quelques pas du terrain de Mariam Barry, l’on aperçoit une dame, des traits fatigués, les mains boueuses, une mandrière déchirée lui servait d’habit de travail. A ses côtés, 2 jeunes filles, chacune des dabas en main, aide à défricher le champ. Ce champ est celui de Brigitte Ouédraogo. Agée de 56 ans, veuve avec à sa charge 5 enfants, elle travaille la terre, pour, selon ses dires « ne pas à mendier pour nourrir ses orphelins et payer leurs scolarités ».   Cela fait maintenant plus de 16 ans, que la quinquagénaire a perdu son mari à la naissance de ses filles jumelles. Elle s’est retrouvée avec 5 enfants à sa charge, dont 3 garçons et 2 filles, « sans aucune aide extérieure », a -telle précisé.  

Brigitte Ouédraogo et ses filles défrichent leur champ de laitue

Après cette épreuve, elle se lance dans le « porte à porte » pour faire la lessive. Une activité quelle qualifie de pénible et moins rentable.

Après l’octroi des espaces dont elle a été l’une des bénéficiaires, elle est devenue propriétaire de 7 planches sur lesquelles poussent notamment de la patate douce, de la menthe et de la laitue. « Je vends et je prends soin de ma famille. Ce que je gagne part directement à la cuisine, à l’école… aux charges de ma famille. Ce que je gagne n’est pas suffisant, mais ce travail m’est d’une grande aide. Au moins, je n’ai pas à mendier », confie-t-elle.

 » Au moins je n’ai pas à mendier »; grâce à ces espaces maraichers, Brigitte Ouédraogo a de quoi se nourrir ainsi que sa progéniture

Comme les autres exploitantes, elle a appris les techniques de maraîchage grâce aux formations reçues auprès des structures humanitaires. De l’engrais biologiques faites avec de la bouse de vaches et de feuilles, aussi le compostage et même la saponification, ont été entre autres, ce qu’elles ont appris sur le site.

Du compostage fait par les femmes

Même si les femmes sont les plus nombreuses dans les sites d’exploitation, il s’y trouve également des hommes, qui tissent leurs autonomie. Mahamoudou Kaboré, 52 ans, père de famille, a une pépinière à côté du site. Avec le château d’eau de la ceinture verte, il arrive à entretenir sa pépinière.

Grâce aux aides reçues par des structures sanitaires, un château d’eau, des hangars et également des toilettes, ont été mis à leurs disposition pour favoriser des conditions adéquates de travail.

Une autonomie qui reste à consolider

A côté de l’aubaine qu’offre la ceinture verte, quels défis s’y gravitent et compliquent le travail. Avec la pompe manuelle qu’ils possédaient, il fallait fournir un effort physique important pour arroser les cultures. Une situation qui occasionnait parfois des disputes entre les exploitantes.

Les intrants constituent une autre difficulté. À cela s’ajoutent les ventes à crédit et les retards de paiement de certains clients. Mariam Barry raconte notamment le cas d’une cliente qui avait acheté sa salade pour 20 000 F CFA sans régler immédiatement la totalité de la somme. Après une démarche pour réclamer son argent, elle n’en avait récupéré qu’une partie et s’en est resté là.

Ces situations entre autres, constituent des défis majeurs dont les occupantes font face, sans toute fois songer à baisser les bras.

De la quarantaine de personnes qui exploitaient les premiers espaces à plus de 12 000 personnes vulnérables

Derrière les parcelles exploitées par les femmes et hommes dans ces espaces, se trouve un projet dont les ambitions dépassent aujourd’hui la seule production maraîchère. Créée en 1974, la ceinture verte de Ouagadougou avait initialement une vocation environnementale : servir de brise-vent, favoriser la production de bois et contribuer à la lutte contre la désertification. Elle s’étendait alors sur environ 2 100 hectares, avec un objectif annuel de plantation de 100 hectares.

Mais au fil des années, cet espace a subi les effets des activités humaines et de l’occupation anarchique des terres. Face à cette dégradation, la commune de Ouagadougou a engagé, depuis 2017, une dynamique de sauvegarde et de réaménagement.

 Une nouvelle orientation a progressivement pris forme : associer la restauration du couvert végétal à des activités maraîchères génératrices de revenus pour les populations vulnérables.

Et pour cela, l’évolution est notable. « La ceinture verte est aménagée sur près de 400 hectares et sur chaque hectare, nous avons environ une quarantaine de personnes », explique Valentin Bayiri, Chef du département de la prospective, de la planification et des études à la mairie de Ouagadougou. Sur la base de ces superficies, la commune estime à environ 12 000 le nombre de personnes qui exploitent actuellement les espaces aménagés, en majorité des femmes. 

Valentin Bayiri, Chef du département de la prospective, de la planification et des études à la mairie de Ouagadougou

De seulement un hectare aménagé en 2017, le périmètre est ainsi passé à près de 400 hectares en 2026, grâce à l’accompagnement de plusieurs partenaires, notamment des ONG et des institutions techniques et financières. Cette progression a permis de favoriser l’accès à des activités productives pour les populations vulnérables.

L’accompagnement ne se limite pas à l’attribution des parcelles. La commune mise également sur la formation et l’organisation des exploitantes en coopératives.

L’objectif est de leur permettre de maîtriser les techniques de production, de gérer collectivement leurs espaces et de prendre en charge l’entretien des équipements.

Des ingénieurs agronomes ont notamment été mobilisés pour assurer le suivi technique auprès des bénéficiaires pour renforcer leurs capacités. Les formations portent entre autres sur la production de fertilisants biologiques et les différentes pratiques de maraîchage.

À ces mesures s’ajoutent des aménagements destinés à améliorer les conditions de production : forages, clôtures, hangars pour les formations et le repos, ainsi que des toilettes. Autant d’équipements qui contribuent à rendre les espaces exploitables dans de meilleures conditions.

Leurs productions, une aubaine pour une consommation saine de la population

Des feuilles, légumes et fruits frais, les retombées sont à la fois économiques et sociales. Les productions commercialisées permettent aux exploitantes de disposer de revenus, de contribuer à l’alimentation des ménages et de participer aux charges familiales. À une autre échelle, les produits issus de ces espaces alimentent les circuits de consommation de la ville, notamment les ménages et les cantines scolaires.

L’ambition est d’aller encore plus loin. Selon Valentin Bayiri, les superficies concernées par les perspectives d’aménagement pourraient atteindre 3 000 à 4 000 hectares, dont environ 1 200 hectares destinés aux activités agroécologiques. À terme, près de 40 000 personnes pourraient bénéficier directement de ces espaces. En tenant compte de leurs ménages, la commune projette des retombées pour environ 250 000 personnes.

Toutefois, cette progression reste confrontée à un enjeu majeur : la protection de l’espace. Longtemps insuffisamment délimitée, la ceinture verte subit des pressions foncières et des occupations à d’autres fins. La commune travaille donc à sa délimitation physique et à la consolidation de son statut juridique afin de préserver sa vocation.

Au-delà des chiffres, cette évolution donne une autre dimension au travail observé sur les espaces de Tanghin. Les personnes vulnérables qui y cultivent aujourd’hui ne sont pas seulement des bénéficiaires d’un aménagement environnemental. Elles en sont aussi des actrices, puisque leur activité agricole participe à l’entretien et à la valorisation des espaces. Ici l’autonomisation n’est plus une projection, les maraichers vivent déjà des bienfaits de la terre et n’ont plus à attendre que l’on leur tende la main.

Diane SAWADOGO/ MoussoNews


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