Excision au Burkina : Le silence complice des parents

Malgré l’existence du numéro 80 00 11 12 pour dénoncer les cas d’excision au Burkina Faso, peu de personnes sont encore promptes à le faire, surtout quand cela implique leurs proches, par peur de déchirer le tissu familial. De nombreuses petites filles sont ainsi excisées au vu et su des parents qui préfèrent, même conscients des conséquences néfastes, se taire plutôt que de livrer les coupables et autres complices aux autorités policières et/ou judiciaires.

Un secret. Un secret que Julie a eu du mal à dévoiler ; tellement, elle se sent coupable. Elle qui, malgré son niveau universitaire, malgré sa prise de conscience des conséquences désastreuses de l’excision, n’a pu empêcher sa grande-sœur de passer à l’acte. « Elle est venue m’informer de ce qu’elle voudrait bien exciser ma nièce qui n’avait que 4 mois. J’ai pris le temps de lui expliquer le risque qu’elle courait en excisant sa petite, mais surtout les séquelles que cela pouvait avoir sur ses organes sexuels », raconte Julie d’une voie basse. Après un long soupir, elle poursuit : « J’ai essayé de la convaincre mais en vain. Pire, ma sœur partait exciser sa fille sans au préalable informer son époux. Malgré mon refus, elle s’est entêtée à le faire. Comment pouvait-on la dénoncer ? Et si je le faisais et qu’on l’interpelait, après jugement, il va s’en suivre certainement une peine de prison. Qui allait s’occuper de ses trois autres enfants ? Je ne pouvais pas échapper à ces charges. Pire, ma sœur en prison à cause de moi, je ne saurais être en paix avec moi-même »
Comme Julie, ils sont nombreux ces sœurs, frères, oncles, tantes, belles-sœurs ou beaux-frères ou même des voisins de quartiers qui se retiennent de dénoncer un parent qui s’apprête ou qui a déjà excisé sa fille.

« Lorsque nous avons su qu’il a excisé ses cinq petites filles, nous avons été surpris. Mais comment le dénoncer ? Il est en location dans notre cours et a souvent du mal à honorer son loyer. S’il doit séjourner en prison, c’est nous qui allons gérer ses problèmes », raconte Issouf Nabolé un habitant du secteur 20 (Lafiabougou) à propos d’un de ses voisins et colocataires à Bobo-Dioulasso.

Sur la question, David Nikiéma confie qu’il a une fois tenté de dénoncer un voisin qui s’apprêtait à exciser sa fille. « C’est une famille modeste. Le chef de famille est un gardien. J’ai imaginé le calvaire que sa femme pourrait vivre si toutefois il séjournait en prison après cette dénonciation. Du coup, je me suis ressaisi. J’ai toutefois essayé de lui dire de ne plus commettre une telle pratique qui est punie par la loi ».

Encore faut-il que le numéro marche…

« Le numéro que vous avez appelé est incorrect, veuillez vérifier votre numéro », ou encore « Vous êtes sur le réseau Telmob, votre correspondant est momentanément indisponible, veuillez réessayer ». C’est le message que l’on recevait ce lundi 21 décembre lorsqu’on tentait le numéro vert de lutte contre la pratique de l’excision. « Il ne fonctionne pas depuis un moment », confie la secrétaire permanente du Conseil national de lutte contre la pratique de l’excision (SP/CNLPE), Perpétue Toé/Foro. Pour cause d’impayés de factures auprès de la société de téléphonie Telecel. Toutefois, confie-t-elle, la société ne doit pas, en principe couper la ligne. Cette situation constitue certainement l’une des raisons qui font que l’excision se pratique toujours avec ses innombrables conséquences.

31 cas dont 5 décès en 2015

Le numéro vert (80001112) existe depuis quelques années. Il a été, selon Perpétue Toé/Foro, institué après l’adoption de la loi contre la pratique de l’excision. A la question de savoir si des appels pour dénoncer les cas de pratiques sont effectivement reçus, la SP/CNLPE répondra par l’affirmative. En 2012, par exemple, ce sont 19 appels qui ont été reçus, donc 19 cas de pratiques. En 2013, 18 appels, puis en 2014 ce sont 11 cas. Le Secrétariat permanent, a, en cette année 2015, enregistré 31 appels de dénonciations. Des cas de pratiques avérées dont les coupables ont été interpellés et transférés en prison. 
Cependant, bien que l’appel soit gratuit et anonyme, il s’avère toujours difficile pour des gens de dénoncer les pratiques de l’excision pour des raisons familiales et communautaires selon la SP. « Le numéro vert est perçu comme une stratégie pour pouvoir dénoncer, surtout la dénonciation préventive pour sauver les filles de l’excision », indique-t-elle. Une stratégie que la SP reconnait toujours difficile. Dénoncer un proche ou un parent reste donc complexe au regard des liens familiaux, mais surtout des conséquences que cela pourrait engendrer. « En 2015, ce sont 5 filles qui sont décédées suite à l’excision », confie Perpétue Toé qui rappelle que la pratique est une grosse atteinte au droit fondamental de la femme. « La pratique n’a aucun avantage sur la femme. Aussi, une femme non excisée n’a rien de moins qu’une femme excisée », insiste la SP.

Que faire ?

Depuis une décennie, plusieurs actions de sensibilisation ont été réalisées auprès des populations. Malgré des stratégies de dialogue communautaire et l’application de la loi, on constate toujours des zones de résistances. Il faut dire, explique Mme Foro que l’excision est ancrée dans les pratiques traditionnelles, et coutumières. « Elle intègre même, certains rites funéraires. On exige, par exemple, que la femme soit excisée pour atteindre un certain statut » ajoute-elle. L’espoir est pourtant permis quant à l’abandon de la pratique de l’excision au Burkina. Il faudra, à son avis, arriver à convaincre que la pratique n’est aucunement une valeur à préserver. 
Il faut arriver, selon la SP à démontrer qu’il n’en est rien d’une valeur et qu’en l’abandonnant, l’on ne risque rien. Pour cela, il faut un travail de communication, mais surtout d’engagement en vue de changer cette norme sociale. 
Pour Djenéba Ouédraogo/Ouattara sociologue démographe spécialiste en questions de genres et développement, la loi portant interdiction de l’excision est une grande problématique au Burkina Faso. Parce que, explique-t-elle, jusque-là, l’application de la loi sur l’excision au Burkina Faso pose des problèmes. Son application repose à 80% sur la capacité à dénoncer, parce que tant que les actes d’excision ne sont pas dénoncés, il ne peut pas y avoir application de la loi. Alors que nos sociétés n’ont pas la culture de la dénonciation. Pourtant, la loi dit que quiconque a connaissance de la pratique de l’excision et qui ne la dénonce pas est lui-même passible de peine. Une loi qui dit en son article 380 du code pénal : « est puni de 6 mois à 3 ans et d’une amende de 150 000 à 900 000F ou de l’une de ces peines seulement, quiconque porte ou tente de porter atteinte à l’intégrité de l’organe génital de la femme par ablation, par excision ou incibilation, ou insensibilisation ou par tout autre moyen. Si la mort est en résulté, la peine est de 5 à 10 ans d’emprisonnement ». 
Si dans nos sociétés, il est très difficile de dénoncer le voisin, encore moins le parent, que faut-il donc faire ? C’est là la grande question. Il reste très difficile de dénoncer sa grande sœur ou sa mère. Comment donc le faire sans en retour avoir la société sur le dos. D’où la nécessité d’une relecture de la loi sur l’excision afin de l’adapter au contexte de la société africaine, voire burkinabè. Et surtout d’oser parler de sexualité aux adolescents, car indique Mme Ouédraogo, la présence du clitoris n’a rien à voir avec la débauche sexuelle.

Bassératou KINDO

 

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