Lettre ouverte : Un policier écrit au président du Faso

L’affaire avait provoqué une indignation générale de l’opinion publique : dans la nuit du 15 au 16 mars 2016, Zourata Pamtaba, qui s’était rendue à l’hôpital Yalgado-Ouédraogo pour accoucher, est tombée de la table d’accouchement et a trouvé la mort. Son fils aussi. Le temps passe, mais l’affaire n’est pas encore élucidée. Dans cette lettre ouverte, l’époux de la victime, Adama Pamtaba, interpelle le PF afin que toute la lumière soit faite sur le drame pour permettre à la famille de faire son deuil. Lisez plutôt.

Excellence Monsieur le président du Faso, je suis Adama Pamtaba, fonctionnaire de Police municipale de la ville de Ouagadougou.
C’est un citoyen dans un état d’esprit empreint de révolte qui s’adresse à vous. Pourquoi je m’adresse à vous ? Parce que tout simplement vous êtes le président du Faso, celui que tous les citoyens sans aucune forme de considération (…) ont choisi pour présider à leurs destinées. Donc vous êtes le chef de famille et je suis membre de la famille.
Je tiens à m’excuser pour les tares ou abus de langage qui pourront indélicatement ou subtilement se glisser dans mon adresse à votre égard ; cela vient d’un cœur meurtri et révolté. Mais souffrez de cette vexation du vingt-millionième des concitoyens.
Excellence, depuis deux ans, je vis une situation des plus dramatiques qu’un homme puisse vivre. De quoi s’agit-il ? Bien que l’affaire soit suffisamment connue (elle a même été évoquée en conseil de ministres du 30 mars 2016), permettez que je revienne sommairement sur ce qui s’est passé.
Dans la nuit du 15 au 16 mars 2016, ma femme a été reçue pour un accouchement à la maternité de l’hôpital Yalgado Ouédraogo. Je précise qu’elle est arrivée sur ses jambes et a même arpenté le long couloir de la maternité jusqu’à la salle box d’accouchement.
Elle est décédée le 16 matin à 05 h10 mn, et mon fils le 17 mars dans les environs de douze heures en réanimation.
Alors comment ma femme et mon fils sont-ils morts ? Elle est tout simplement tombée de la table d’accouchement et n’a pas survécu à sa chute, mon fils a suivi sa mère un jour plus tard.
Cette histoire, qui a ému en son temps plus d’un, est en passe d’être jetée dans les tiroirs de l’oubli. Le temps est un grand remède aux douleurs les plus atroces, mais il laisse toujours des cicatrices.
En effet, après l’incident dramatique, dès les premières heures, ma famille, ma belle-famille et moi-même avons reçu le soutien de tous. Les syndicats des agents de santé et une délégation de l’hôpital sont venus nous présenter leurs condoléances. Nous leurs en savons gré.
Le 31 mars 2016, le ministre de la Santé en compagnie de ses plus proches collaborateurs sont venus chez moi. A cette occasion, les deux familles les ont reçus.
Le ministre a donné l’assurance aux familles que sur instruction du gouvernement une enquête serait diligentée afin de situer les responsabilités.
Il a émis des regrets quant aux évènements qui se sont produits et promis que des mesures seraient prises pour que cela ne se reproduise plus.

« Nous attendons les conclusions de l’enquête »

Le même jour, j’ai été reçu dans les environs de 10 heures par le docteur SANOU de l’Inspection générale des Services de Santé.
L’inspecteur m’a fait le compte rendu à mi-parcours de leurs investigations. Quand nous nous quittions, le docteur a promis de me rappeler chaque fois que besoin sera et qu’il me tiendrait au courant de l’évolution du dossier, tout en me rassurant de la transparence qui entourera le traitement de l’enquête. C’est avec un cœur soulagé que je quittai le bureau du docteur SANOU, car j’avais l’impression que les choses vont enfin bouger dans ce pays.
Trois mois après le décès de ma femme et de mon enfant, n’ayant jamais été rappelé par l’inspection générale des services de santé ni le ministère, je pris l’initiative d’aller à la rencontre des premiers responsables du ministère de la santé afin de comprendre ce qui se passe. C’est ainsi que j’ai obtenu un rendez-vous avec le ministre de la Santé le 23 juin 2016. Ce jour-là, le ministre m’a fait comprendre que l’enquête était bouclée et qu’il attendait les instructions de la hiérarchie afin de pouvoir porter les conclusions à notre connaissance.
Excellence, Monsieur le Président du Faso, depuis cette date jusqu’à ce jour, aucun responsable du ministère de la Santé ni d’aucun ministère n’est entré en contact avec moi ni avec un membre de ma famille ou de ma belle-famille.
Face à ce comportement que je perçois comme un manque de considération de mon drame (perdre dans ces conditions sa femme et son fils), je suis en droit de me poser plusieurs questions.
Que renferment les conclusions de ce rapport pour que la hiérarchie du ministre ait du mal à l’instruire de dire aux familles NANA et PAMTABA pourquoi et comment Zourata et son fils sont décédés ?
– Que traduit le silence des premières autorités sanitaires?
– N’avons-nous pas droit à la vérité ?
– Pourquoi l’Etat n’a initié aucune prise en charge psychologique des deux familles, préférant nous laisser gérer nos problèmes avec tous les risques que cela comporte ? Les psychologues pourront aisément vous dire les conséquences d’un tel drame sur les membres d’une famille.
C’est vrai ! Dès les premières heures du drame, j’ai été clair, je ne porterai pas plainte ! J’ai pris cette décision par convenance personnelle. D’ailleurs pourquoi faut-il que ce soit un proche de la victime qui porte plainte dans ce genre de cas ? Toute mort suspecte dans un Etat de droit comme le mien devrait donner lieu à l’ouverture d’une procédure. Du cas de ma femme et de mon fils le procureur a été saisi oui ou non? Qu’a-t-il fait ? Dans ce genre de cas, l’Etat, garant de la sécurité de tous les citoyens et agissant au nom de tous, devrait s’en autosaisir.
Donc le prétexte que c’est parce que je n’ai pas déposé plainte « qu’ils ne feront rien » n’est pas ma perception de la vie en communauté dans un Etat démocratique. Des mécanismes et outils sont élaborés pour régir et réguler la vie en société. Prenons l’exemple d’un Burkinabè sans famille ni amis qui est lésé dans ses droits (cas d’homicide), qui doit lui rendre justice ?
Je peux donner l’impression d’en vouloir à la terre entière, mais quand on crie au secours à des passants qui vous regardent sans vous apporter assistance, forcément, ça entame votre perception de la vie en société.
« L’Etat nous doit des excuses »

Alors pourquoi tenons-nous tant à ce rapport ? Juste par principe, l’Etat nous devrait plus que des dommages et intérêts en millions, si un procès avait lieu suite à une plainte déposée par les familles. « L’Etat burkinabè nous doit des excuses ! » C’est tout ce que nous demandons ! Certes ma femme et mon fils sont décédés accidentellement, mais un accident est toujours le résultat d’une négligence, de l’inobservation de certaines règles basiques professionnelles. Des négligences que l’Etat doit assumer, car l’accident a eu lieu dans une propriété publique sous la responsabilité d’agents publics. Donc la responsabilité morale de l’Etat est engagée. Je ne vois pas pourquoi il est difficile à une personne morale de s’assumer dans ce cas de figure.
Pour ma part je m’insurge contre cette manière en déphasage avec les principes moraux et culturels africains de gérer des problèmes aussi dramatiques que des cas de décès. Chez nous, les Mossé, la repentance est toujours une garantie de pardon quelle que soit la faute commise.
Pour ma part encore, j’ai perdu ma femme et mon enfant pour rien ! C’est le sentiment que j’ai actuellement, qu’en tant que citoyen je ne suis pas protégé. S’il y a eu faute, ses auteurs ne seront jamais punis, ne serait-ce qu’administrativement.
Excellence Monsieur le Président, en toute humilité, je vous demande d’instruire le ministre de la santé d’informer la famille de ma femme et la mienne des conclusions de l’enquête. S’il y a faute, les deux familles ont droit aux excuses du gouvernement, ma femme et mon fils sont morts dans un service public et entre les mains d’agents publics. Nous avons besoin de cela pour faire notre deuil. Connaissant votre sensibilité à la résolution des problèmes de tous les Burkinabè, j’ose croire que je ne serai plus confronté à ce silence incompris.
Encore mes excuses pour tous abus ou écarts de langage ! C’est vraiment avec la plus grande retenue que j’ai pu rédiger cette lettre.

Adama Pamtaba, Fonctionnaire de Police municipale de la ville de Ouagadougou.

Mail : [email protected] Source l’observateur

Laisser un commentaire